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Full text of "La Gaspésie"

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GASPÉSIE 



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L'abbé jT BTA. FERLAND 



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NOUTELLE ÉDITION 




QUEBEC 

IMPRIMERIE A. COTÉ ET Cie 
1877 









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AVIS AU LECTEUR 



POUB L'ÉDITIOK DE 1801 



C'était en 1836 ; et nous voguons à pleines voiles 
sur ' 61. — Il y a donc vingt-cinq ans ! et vingt-cinq 
^ ans ne forment-ils pas un quart de siècle ? — Eh bien, 

soit ; disons-le bravement : il y a vingt-cinq ans, j'étais 
invité par monseigneur Turgeon, évêque de Sidyme, 
à l'accompagner, avec deux de mes confrères, durant 
le cours de la visite épiscopale, qu'il allait faire dans 
le district de Gaspé. Alors curé de Saint-Isidore de 
Lauson, paroisse nouvellement née et resserrée de toute 
part par la forêt, je profitai avec joie de l'occasion, pour 
visiter les côtes du golfe Saint-Laurent. 



La Gaspésie 



Durant le cours du voyage, je jetai sur le papier des 
notes, que je rais en ordre à mon retour, et qui depuis 
sont rest6» dans mes cartons. Elles présentent quelque 
intérêt, au moment où cette belle partie du Canada 
semble attirer l'attention toute particulière de nos légis- 
lateurs, des spéculateurs sur les terres, et des agents de 
rémigration norvégienne. Elles peuvent aussi servir à 
faire comprendre les grands changements qui s'y sont 
opérés depuis vingt-cinq ans ; car la Gaspésie de 1861 
aura peine à se reconnaître dans la description de la 
Gaspésie de 1836. 

Puisqu'il en est ainsi, ami lecteur, voici ces notes, que 
je vous offre telles quelles, après les avoir éventées, 
époussetées et vernies, 

J. B. A. FEBLAND^ FTBS. 



LA 



G A s P É s I E 



CHAPITRE PREMIER 




Le départ — Un canot sauvage — La Sara^ aes passagers et son équipage-— 
Le Pot-à-l'Eau-de-Yie — Le Blc et ses sourenirs — Le sauveur de la patrie 
— Navigation des mouettes — Le cap Ghates, 

Juin, t5. 

|isSE la misaine !... Envoie la barre pour 

qu'elle arrive Largue les amarres 

de Tavant! Une voix brève et accentuant 
fortement les mots avait jeté ces ordres, et la 
manœuvre s'était faite au gré du commandant ; 
l'avant de la goélette s'éloignait lentement du 
quai, au souffle de vent qui donnait dans la 
seule voile déployée. — " Capitaine !.... capi- 



8 La Oaspcsie 

taine ! " répète le même officier, le second. — 
*' Le capitaine est allé dire adieu à sa femme ! ^ 
— " C'est bien le temps d'y aller quand on va 
partir. Jette une amarre sur le quai. " — L'a- 
marre lancée tombe à mi-chemin ; mais un bras 
plus nerveux et plus expert la pousse jusques 
à terre, où elle est arrêtée ; l'avant de la goélette 
se rapproche du débarcadère, et enfin le capi- 
taine Constant Y., la joue encore humide du 
dernier baiser de sa chère épouse, foule du pied 
le pont de sa bien-aimée Sara^ de sa troisième 
moitié, comme le dirait un enfant de l'Irlande. 
Le cœur du brave homme est, en effet, à peu 
près partagé entre sa femme et ses deux goé- 
lettes. Qui oserait lui en faire un crime ? Une 
goélette obéit à son maître et garde le silence ; 
c'est ce que le marin n'obtient pas toujours de 
sa femme ! 

Le capitaine V. prend avec dignité le com- 
mandement de son bâtiment ; les amarres se 
détachent de nouveau ; un léger souffle du 



La Gaspésie 9 



sud-ouest soulève à peine les yoiles, et la Sara 
s'ébranle. 

" Adieu ! adieu ! envoyez-nous de vos nou- 
velles. — Nous attendrons vos lettres à Percé. — 
Bon voyage. — Que le Seigneur vous garde jus- 
qu'à votre retour." — Ces adieux s'échangent 
entre un groupe de personnages sur le quai et 
les passagers réunis sur le pont. Quelques 
coups de canon retentissent sur la rivière Saint- 
Charles ; trois hourrahs sont poussés par les 
nombreux spectateurs ; trois autres par les ma- 
telots,... et tout se tait. 

La Sara glisse silencieusement sur la surface 
unie du bassin de Québec. Le soleil vient de 
se cacher derrière les montagnes de Charles- 
bourg ; aux premiers jours de son croissant, la 
lune répand une lumière faible et incertaine. 
La conversation a cessé parmi les passagers ; 
leurs regards demeurent attachés sur la vieille 
cité de Champlain. Les toits brillants de la 



10 La Gaspésie 



haute-ville reflètent encore les dernières lueurs 
du crépuscule, tandis que des masses d'ombres 
se projettent sur la basse-ville et sur la longue 
ligne de ses quais, que bordent de nombreux 
navires. Au pied des monts laurentins, sur la 
rive gauche, s'étendent les habitation^ de Beau- 
port, qui se déroulent comme un cordon blan- 
châtre sur un fond obscur ; à droite, la côte 
escarpée du sud se dresse, présentant un rideau 
noir, au-dessus duquel scintille le clocher de la 
Pointe-Lévis. 

Quelques-uns des voyageurs laissent, sans 
doute, errer leurs pensées sur les amis qu'ils 
viennent de quitter. Aspirant après le moment, 
où, entourés d'un triple cercle d'auditeurs, ils 
pourront jouir du privilège accordé aux tou- 
ristes, tout bas ils répètent le refrain d'une 
vieille chanson des pays hauts : 

Quand Je Tiendrai de mon voyage, 
Chez moi viendront les curieux ; 
Je mentirai selon l'usage. 
Et l'on ne m'en croira que mieux. 



La Gaspésie 11 



Mais ttn devoir les appelle ; partant pour 
tine mission évangéliqne, ils ont besoin que 
Tange du Seigneur les accompagne. Ils s'age- 
nouillent tous ensemble sur le pont, et prient 
le Dieu des consolations de les avoir en sa 
sainte garde et de faire fructifier le bon* grain 
quHls vont semet. 

En ce moment passe^ sous la proue du vais- 
seau, un canot d'écorce, portant toute une famille 
sauvage. Le père et la mère conduisent cette 
frêle embarcation, dont les bords s'élèvent de 
quelques doigts seulement au-dessus de Teau ; 
les enfants et les chiens, couchés pêle-mêle, dor- 
ment dans la plus profonde sécurité, au milieu 
des ustensiles de ménage, des couvertures, des 
peaux et des pièces de la tente. Comment celui 
qui protège et qui soutient sur les eaux cette 
faible écorce, pourrait-il oublier les hommes qui 
placent en lui toute leur confiance ? 

Le vent fraîchit ; le saut de Montmorency 



m La Gaspésie 



«^rt> 



gronde ; nous voici entrés dans le chenal qui 
sépare Pile d'Orléans de la côte du sud ; il est 
déjà dix heures du soir. A demain ] 

Juin, 16. 

Youlez'-Tous connaître la Sara^ ses passagers 
et son équipage ? Suivez-moi. — Voyez cette 
gentille goélette, à la coupe gracieuse; élan» 
Cée, svelte, on la dirait impatiente de cottrir 
ses quatorze ncèuds devant une brise fraîche. 
Ses longs mâts portent chacun une seule voile ; 
mais quelle voile ! cent quatre-vingts verges 
de toile sont entrées dans celle du grand màt. 
Trois fortes ancres, dont les chaînes sont soi*' 
gneusement roulées à Tavant, pourront domp- 
ter la légèreté de la Sara^ même par les plus 
gros temps. Derrière son couronnement est 
suspendue une petite chaloupe ; sur le pont, en 
est une plus lourde et plus solide, qui servira 
au débarquement des passagers, et au transport 
du bois nécessaire pour alimenter le foyer de 
la cambuse. Près dû beaupré, tin canon allonge 



Là Gaspésie là 



là tête par-dessus le plat-bord, prêt à proclamer 
notre arrivée oti notre passage, et à lancer au 
loin nos adieux. 



[Descendons cet escalier. Voici la chambrô 
dite du capitaine, quoiqu'il n'y doive point pa- 
Maître pendant le voyage : elle renferme un lit 

» 

à bâtord, et un à tribord. Sur Tun, est étendu 
le rubicond curé de L., occupé à voyager dans 
le pays des rêves ; sur l'autre gît en paix un 
honnête vicaire de Québec, M. N., biberniende 
nation. Des rideaux protègent leur sommeil 
tîontre la lumière, que deux vitraux laissent 
pénétrer dans cette demeure soporifique. 

Par un^ porte à droite, vous enttez dans un 

petit salon, enlevé pour la circonstance à la 
x^ale, dont il est sépare par une cloison tempo*- 
taire. Passez à l'intérieur, et ne craignez point 
d'éveiller les dormeurs, car, dans celte pièce 
«comme dans la précédente, les planches du 



14 La Gaftpétte 



parquet sont cachées sous des tapis, qui étouffent 
le brtdt des pas. Une lampe^ suspendue ati 
lambris, jette encore assez de Inmière pour que 
TOUS puissiez examiner Tappartement. Ici re- 
posent Monseigneur l'évêque de Sidjrme, son 
secrétaire M. T., et le cttré de Saint-Isidore ; un 
quatrième lît^ dressé d'avance, senrira dans le» 
occasions où il faudra elexcer Thospitalité . 



Au milieu .de cette ciambte et solidement 
fixée au plancher par des écrons, est une table 
préparée pour les repas, pour Tétude et la toi- 
lette ; c*est^ en un mot, une table universelle, à 
laquelle, dans les gros temps, on adoptera un 
cadre mobile, destiné à tenir dans Tordre les 
plats, les assiettes et les bols, lorsque la Sara 
s'avisera de pirouetter. De c6té et d'autre, ont 
été i>ratiquées des^ armoires, où pourront se 
ranger, sans confusion, les provisions de voyage 
et les articles qui appartiennent au domaine du 
maître-d^hôtel; — Voilà pour la topographie, 



La GcLspésie 15 



pour le personnel et le matériel du quartier 
aristocratique de la Sara. 

* 

Bemontons sur le pont. — Ces deux cages 
renferment des poules ; jadis paisibles tenan- 
cières d'une basse-cour, elles sont aujourd'hui 
ballottées sur les flots de la mer. Trop heu- 
reuseSf si un jour elles pouvaient rentrer au 
poulailler maternel, pour raconter à leurs com- 
pagnes d'enfance ce qu'elles ont vu et souffert 
sur la terre et sur la mer ! Vain espoir ! Avant 
la fin du voyage elles auront ignominieusement 
terminé leur carrière dans une cambuse. 

Nous voici enfin rendus au panneau qui ouvre 
sur la cale. Ami lecteur, en descendant, prenez 
garde aux barreaux de l'échelle, et baissez la 
tête quand vous serez descendu. Gomme vous 
désirez connaître tous les habitants de la Sara^ 
marchons. En nous éloignant de la lumière, 
nous nous avançons vers les ténèbres inté* 



16 A» GaspésU 



rieures ; coffres, caisses, barils, voilà les maté- 
riaux qui ont servi à construire le chemin qui 
mène à la chambre de l'équipage : le capitaine 
V., ayant entendu parler des chemins à la ma- 
cadam, a établis une route selon ce système, au 
fond de cale de la Sara. Une lampe éclaire 
l'appartement, dont le sous-sol est formé de 
trois cents minots de sel. Ici règne le capitaine 
Constant V. ; viennent ensuite Benne V., son 
fils, second de la goélette ; Louis F. et Moyse L., 
matelots ; Jacquot, surintendant de la cambuse 
de l'équipage ; Mathieu, engagé par Monsei- 
gneur l'évêque de Sidyme, comme maître- 
d'hôtel, cuisinier, économe, servant de messe ; et 
enfin Hector, chargé de prêter main-forte au 
dernier personnage, tant au spirituel qu'au 
temporel. 



Il est cinq heures et demie du matin ; aux 
sons d'une clochette, hors du lit culbutent les 
habitants des deux chambres de l'arrière. — 



Là Gaspésie 17 



" Où en sommes-nous ?" — " Beau temps. Le 
vent a été faible tonte la nuit ; il commence à 
fraîchir. Voilà l'île aux Grues. Voyez à droite 
le village de Saint-Thomas avec sa grande église- 
Trente voiles ! nous sommes au milieu d'une 
flotte partie avant nous^ et nous lui apportons 
une brise favorable- ** 



Les belles et riches campagnes du sud s'éten- 
dent à notre droite, tandis que sur l'autre bord 
nous côtoyons Tîle aux Grues et Tîle aux Oies, 
au-dessus desquelles apparaissent les montagnes 
du nord. Plus bas, sont quelques îlots nommés 
les Piliers Boisés ; l'on voit des milliers de 
taches blanches s^ élever alentour, tournoyer et 
s'abattre ; ce sont, nous dit-on, des pigeons de 
mer, dont les évolutions rapides semblent prêter 
Ja vie et le mouvement à ces rochers arides. 

La Sara poursuit gaîment sa course, laissant 
derrière elle les bâtiments qu'elle a facilement 



18 La Gaspésie 



rejoints. Un point brillant paraît bien loin en 
ayant ; il grossit ; des yoiles se détachent de la 
masse ; une coque de bâtiment s'arrondit, s'é- 
largit, et bientôt nous avons dépassé quelque 
lourd navire, un brick aux flancs noirs, ou une 
légère goélette faisant la même route que nous. 

Vis-à-vis de la Eivière-Ouelle, des marsouins 
commencent à se montrer ; on dirait une grande 
roue de moulin faisant un demi-tour hors de 
l'eau et s'enfonçant subitement. Far un mou- 
vement de rotation, cet animal déploie succes- 
sivement à l'air toutes les parties de son dos, 
depuis la tête jusqu'à la queue. Quelques loups- 
marins, véritables tritons de la fable, dressent 
leur tête de chien, nous considèrent avec une 
curiosité mêlée d'une légère dose d'imperti- 
nence, et disparaissent, après avoir à loisir exa- 
miné les passants. Cependant M. F. est là, le 
fusil à l'épaule, prêt à les punir de leur impu- 
dence, si seulement ils voulaient se mettre dans 



La Gaspésie 19 



la direction du plomb qu'il lance contre eux. 
Leur nombre s'accroît à mesure que nous appro- 
chons de l'île aux Lièvres, près de laquelle des 
brassées de loups-marins font mille évolutions. 
Quelques centaines d'individus s'avancent à 
notre rencontre, avec rapidité et sur une seule 
ligne^ comme pour défendre leur domaine. Puis 
les rangs se brisent, des escouades de vingt et 
de trente se forment, tournent, se croisent, se 
poursuivent, s'évitent. Semblables à de nou- 
velles levées, ils défient l'ennemi, tout en ayant 
le soin de se tenir à une distance respectueuse 
de ses coups. Leurs bravades excitent l'ardeur 
de M. F. ; le plomb vole sur les eaux ; les loups- 
marins plongent, reparaissent un peu plus loin 
et font le pied-de-nez à leur persécuteur. Dans 
la chaleur du combat, quelques coups de fusil 
sont dirigés vers une goélette voisine, dont les 
matelots, peu désireux de tomber sous un plomb 
adressé à de vils animaux, prennent la liberté 
de réclamer. — " Goélette, ahoy ! " — " qui vive ! " 



20 La Gaspésie 



— " Voudriez- vous, s'il vous plait, avoir la bonté 
de ne pas tirer sur nous autres. " — La demande 
était raisonnable et polie ; nos voisins s'étaient 
montrés neutres dans la question ; il fallait res- 
pecter leur neutralité pour notre propre intérêt, 
car, en se joignant à la partie adverse, ils au- 
raient fait pencher contre nous les plateaux de 
la balance ! 

7} h. du soir. 

Le vent est tombé ; nous mouillons à quel- 
ques arpents de terre, au-dessus de Pot-à-l'Eau- 
de^vie. — Pot-à-l'Eau-de-vie est un rocher élevé, 
portant peu de traces de végétation ; il était 
autrefois couronné par un télégraphe, dont les 
longs bras s'agitaient fréquemment pour signa- 
ler le passage des navires de commerce. Nous 
sommes bientôt environnés des bâtiments que 
nous avons devancés dans le cours de la jour- 
née; les uns après les autres, ils viennent se 
réfugier au mouillage, pour attendre un vent 
favorable. Au' silence qui régnait en ce lieu. 



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La Gaspésie 21 

^^■«•^■«I^P«Wa^Bi^W««MMniVl««^^^ia^i^a-«^— WM^^B^W^-^«~>OTBM«^B^a^MW«^BMBatf -BMM^MaM^Wi^B^a^^^B^M^Ha^Hi^MNiHM^a^i^ 

i quelques heures, ont succédé des bruits 
18 : la chute des ancres à Teau, le cliquetis 
fiaînes se déroulant sur le pont, les sifflets 
:>mmandement, les cris des matelots, en 

assez pour jeter Tépouvante parmi les 
►marins, et pour troubler la paix des ca- 

sauvages, qui se lèvent en nombreuses 
B et vont chercher un gîte ailleurs. 

9 heures du soir. 



lune est à l'horizon, prête à se coucher ; 

^^ >uyement et le bruit ont cessé ; Ton n'en* 

H ^j [ plus que le pas mesuré du matelot de 

. ^^ t, le murmure de la vague qui caresse 

r^^ ement le flanc de la goélette, et, au loin, 

1 -* .Tiffle sourd des marsouins. 



Des flottes nombreuses se rassemblent sou* 
vent dans ce havre ; retenus par les vents 
contraires et les courants, les bâtiments de 
commerce, les navires chargés d'immigrants 



22 La Gaspésie 



viennent, l'un après l'autre, se réfugier entre 
ces îles. Alors que de scènes bruyantes se pas- 
sent en ces lieux ! Combien de fois ces rochers 
ont retenti des cris de la discorde et de l'ivresse ! 
Combien de malheureux, forcés d'abandonner 
les pays de l'Europe, pour se créer un établis- 
sement au sein des forêts vierges de l'Amérique, 
ont, à leur arrivée sur ces bords étrangers, versé 
des larmes amères, en se rappelant la patrie 
abandonnée pour toujours ! Que d'infortunes, 
que de crimes se sont reposés à l'abri de ces 
rochers ! Un vent favorable venait-il à passer 
sur ces eaux, les voiles se déployaient, les folles 
joies et les profondes tristesses s'envolaient ; et 
le havre de Pot-à-l'Eau-de-vie rentrait dans la 
solitude et le silence ordinaires. 

Juin, 17. 

Située à trente-six lieues de Québec, l'île aux 
Lièvres est étroite, longue et encore couverte 
de bois. Elle ne renferme point d'autres habi- 
tants que les hôtes aux longues oreilles qui lui 



La Ga$péÈi'é 23 



ont imposé letir nomv Un amateur de la retraite^ 
de la chasse ou de la pêche, y trouverait un asile 
bien agréable pendant Tété; 

m 

Nous profitons d*un souffie de ^rent pôtir alleï 
înouiller près du haut de 1 île Verte. S'il faut 
en juger par les apparences, nous approchons 
du domaine du Vieux Neptune. 

Hier et aujourd'hui, nous avons traversé deii 
Iras de marée couverts de capelans. Les capelans, 
pour la taille et la formej ressemblent un peu 
aux éperlans, et exhalent une forte odeur de 
concombre. Au temps du frai, ils sont jetés au 
rivage par les vagues ; la toer, en se retirant, 
les reporte au large, mais dans un tel état d'en* 
gourdissement qu'on les croirait morts. "Veut-on 
alors les prendre dans la main, on s'aperçoit à 
leurs frétillements et à leurs efforts pour s'é- 
chapper, qu'ils sont encore fortement attachés 
à la vie. 



Ùi La Gaêpésie 



Autrefois la morne remontait jusqu'au-dessilâ 
de Tîle Verte. ^ Les temps sont changés ; nos 
pécheurs jettent à l*eau plusieurs lignes, qui 
sont soigneusement surveillées, mais inutile- 
ment, car toute la pêche se borne à un concom- 
bre de mer. Les sarants ont probablement 
donné au concombre de mer quelque nom grec, 
que les matelots ignorent; quoiqu'il en soit^ 
Tétre lui-même n'en est pas moins curieux. Il 
semble appartenir et au règne végétal et au 
règne animal, étant composé d'une longue tige» 
attachée par ses racines à un petit caillou, et 
d'un corps qui a la forme d'un œuf avec la cou- 
leur d'un champignon, et qui renferme du sang 
et des intestins. 

Pendant que les passagers s'occupent de la 
pèche, les matelots ne perdent pas leur temps. 
Les uns mettent de l'ordre sur le pont ; d'autres 



1 I>«puii 1966, la morue a reparu, non-seulement à l'Ile Verte, mais encore 
^ quelques lieues plus haut, vis-à<yisde la rivière du Loup, où des pôoheuvi 
«n oui pris plusieurs. 



La Gaapésie 26 



dressent et peinturent un mât de hune, qui ne 
servira qu'à porter le pavillon. Comme la Sara 
paraît pour la première fois sur les eaux du 
Saint-Laurent, elle n'a pas encore eu Toccasion 
de mettre sa toilette au complet. L'équipage 
s'occupe de la gréer en plein. Bâtie à Saint- 
G-régoire pendant le cours de l'hiver et lancée 
ce printemps, elle était descendue pour prendre 
un chargement à Québec, où elle a été nolisée 
pour le voyage de la baie des Chaleurs, par 
monseigneur l'évêque de Sidyme. 

Juin, 18 (0 h. A. M ) 

Un faible vent nous a, pendant la nuit, portés 
vis-à-vis de l'île aux Basques, ainsi nommée 
parce qu'autrefois les Basques avaient, en ce 
lieu, formé des établissements pour la pêche, 
pour l'exploitation des huiles de poisson, et 
surtout pour faire la traite des pelleteries avec 
les sauvages de Tadoussac. Durant la première 
partie du dix-septième siècle, la compagnie de 

B 



26 La Gaupésie 



la Nouvelle-France eut plusieurs fois à se plain- 
dre du commerce de contrebande que faisaient 
les Basques, les Hollandais et aussi les Anglais, 
quand ils en trouvaient l'occasion. 

Jusqu'ici le bulletin sanitaire n'a eu à enre- 
gistrer que des .rapports favorables ; la santé 
publique était bonne dans la petite commu- 
nauté, l'appétit était encore meilleur. Aujour- 
d'hui, il y a perte d'appétit chez M. T. ; puis 
chez Hector et enfin chez Jacquot. Ce n'est 
pas tout ; une maladie se déclare, et c'est bien 
le terrible mal de mer. Tous trois pâlissent, 
s'agitent et font de violents efforts. Autour d'eux 
se rassemble un groupe de spectateurs ; per- 
sonne, cependant, np s'apitoie sur le sort des 
malheureuses victimes. Qu'.elle est affligeante 
la situation d'un pauvre malade, étendu sur les 
planches du pont, la face dans la poussière, et 
ne levant les yeux que pour contempler des 
visages riants ! Prête-t-il l'oreille aux chuchotte- 



La Gaspésie 27 



ments des assistants, dans Tespérance de saisir 
quelques mots d'encouragement ? Il reconnaît 
qu'il est l'objet de leurs mauvaises plaisanteries. 
Veut-il se lever pour faire face aux railleurs ? 
Ses jambes ploient sous le poids de son corps 
et le laissent tomber, exposé à de nouvelles 
insultes. Une seule consolation lui reste ; c'est 
l'espérance de pouvoir un jour rire à son aise 
de ses persécuteurs, lorsqu'ils auront eux-mêmes 
été abattus et désarmés par la maladie. Les 
désastres de la journée sont causés par un fort 
vent de nord -est, en face duquel la Sara s'agite 
avec violence. 



Nous côtoyons la rive méridionale du fleuve, 
bordée de montagnes dans cette partie. En 
aval, les hauteurs sont taillées perpendiculaire- 
ment et prennent le nom de murailles du Bic. 
Jadis le chemin entre les Trois-Pistoles et le 
Bic suivait les bords du fleuve. Dans cette 
distance de vingt-sept milles, un seul lieu de 



28 La Gaspésie 



repos s'offrait au voyageur ; c'était la maison de 
la veuve Petit, dont le nom est longtemps resté 
célèbre dans ces parages. Le vent continuant 
d'être contraire, nous jetons l'ancre près de l'île 
du Bic, qui est séparée de la terre ferme, par 
un chenal d'environ une lieue de largeur. 

Autrefois M. D'Avaugour, gouverneur du 
Oanada, avait formé le projet d'ouvrir un port 
et d'établir un entrepôt pour le commerce, dans 
la baie qui est vis-à-vis de l'île du Bic. Les 
navires venant de France se seraient arrêtés en 
ce lieu, y auraient déposé leurs marchandises, 
et pris pour le retour les fourrures et autres 
articles d'exportation fournis par le Canada. Ce 
projet, alors abandonné comme beaucoup d'au- 
tres, a depuis été remis sur le tapis et finira 
peut-être par se réaliser. 

Près d'une des pointes qui protègent le mouil- 
lage à l'entrée de la baie du Bic, est un îlot 



La Gaspésie 29 



nommé TIlet-au-Massacre ; ce nom lui vient de 
ce qu'on j a découvert, dans une caverne, des 
squelettes d'hommes, de femmes et d'enfants. 
La tradition rapporte que des Micmacs s'y réfu- 
gièrent un jour pour éviter la poursuite d'une 
bande de guerriers iroquois, et furent massacrés 
par leurs féroces ennemis. 



Nous voici tranquillement à l'ancre, et tous 
les malades sont déjà sur pied. Gomme il est 
midi, nous allons dîner ; puis nous irons visiter 
la belle île du Bic. Quel plaisir de marcher sur 
un sol ferme, quand on a été durant trois lon- 
gues journées à battre le pont étroit d'une 
goélette ! La mer est si calme, et le dîner durera 
si peu de temps, qu'il n'est pas nécessaire 
d'attacher à la table le cadre protecteur ! Triste 
destinée des projets de l'homme ! A peine a 
commencé le cliquetis des couteaux et des four- 
chettes, que voici bien une autre fête : " Le 
plus terrible des enfants que le sud eût portéi 



30 La Gaspésie 



jusques-là dans ses flancs, " se rue contre nous, 
sifflant, rageant, hurlant. Gomme il souffle dans 
la direction favorable, le capitaine se décide à 
profiter de sa mauvaise humeur ; on lève l'ancre, 
les voiles sont tendues ; la Cara a senti Téperon, 
elle tremble dans tous ses membres, elle se 
penche et s'élance. De la salle à dîner, un cri 
de détresse s'est fait entendre ; ce n'est pour- 
tant rien de sérieux, car il est suivi de rires 
homériques. Potage, assiettes, verres, pain, plats, 
se précipitent, dans une admirable confusion, 

sur les genoux de M. F., qui mais non ! 

jamais il n'a reculé devant de tels ennemis. Sa 
vaste poitrine affronte la tempête ; elle offre une 
digue, contre laquelle viennent se briser les 
flots tumultueux de biftek et de potage. D'une 
main il saisit un plateau qui s'agite sur sa base, 
de l'autre, il arrête la soupière renversée ; il 
cherche encore s'il n'aurait pas une troisième 
main, pour achever de mériter le titre de sau- 
veur de la patrie. 



La Gaspésîe 31 



Pendant ce vacarme, dolente est la figure des 
convives placés de l'autre côté de la table ; 
nouveaux Tantales, ils restent l'arme au poing, 
tandis que leurs assiettes sont allées grossir les 
dons que la -fortune entasse sur leur courageux 
confrère. La nécessité stimule enfin les plus 
lâches ; un prompt secours est porté à M. F. ; 
les fuyards sont ramenés à leur poste ; l'ordre 
se rétablit sur la table, pendant que l'insouciante 
Sara, sans s'occuper de ces commotions intes- 
tines, file ses douze nœuds à l'heure, entre l'île 
du Bic et Rimouski. 



Mais ce vent enragé ne peut durer longtemps ; 
en moins de deux heures après notre départ, 
nous avons dépassé l'île Saint-Earnabé. Le 
vent tombe ; la goélette n'obéit plus au gou- 
vernail ; une forte houle fait trébucher ceux 
qui n'ont pas la jambe marine ; aussi le malaise 
des estomacs se développe d'une façon alar- 
mante. L'heure du souper est arrivé sans que 



82 La Gaspésie 



l'appétit se manifeste ; Tan prend un léger 
repas sur le pont, pendant que d'autres préfè- 
rent sommeiller à jeun. Cependant la maladie 
ne se déclare franchement que chez M. T., déjà 
atteint dans le cours de la journée.- 

Juin, 19, dimanche. 

Fendant toute la nuit dernière, la goélette a 
été agitée par le roulis ; les craquements con- 
tinuels des cloisons ne nous ont guères permis 
de dormir. Aujourd'hui, la mer est encore très- 
grosse, quoique l'air soit parfaitement calme. 
La Sara éprouve le supplice d'Ixion attaché à 
la roue ; lorsqu'elle roule au bas d'une vague, 
l'on dirait que toutes les pièces de sa charpente 
se disloquent. Les mouvements saccadés des 
manœuvres rappellent les convulsions d'un 
épileptique ; tandis que le frottement des guis 
contre lés mâts produit des sons déchirants, 
comme les ràlements de la mort. Quand arrive 
quelque énorme vague, soulevant la goélette et 
la laissant brusquement retomber, chacun de 



La Gaspésie 33 



nous sent son cœur voler et prêt à lui sauter 
dans la bouche. 

Vers 8 heures du matin, un vent frais du nord- 
ouest nous arrache à notre situation désagréable ; 
car, une fois sous voile, le bâtiment prend une 
allure plus convenable et moins fatigante pour 
ceux qu'il porte. 

A huit lieues de Rimouski se trouve la rivière 
de Métis, où M. Price a établi de grandes scie- 
ries. Ces moulins, dit-on, ont éloigné de la 
rivière les saumons qui la fréquentaient. 

De ces nombreuses scieries, s'échappent des 
bouts de planches et des rognures de madriers, 
qui sont portés au large par les vents et les 
courants, et qui, pour certains oiseaux de mer, 
deviennent autant de navires improvisés. Deux 
ou trois mouettes s'établissent sur un de ces 
bâtiments, dont le pont n'a guères que quelques 



34 La Oaspésie 



pouces en superficie, et s'abandonnent au gré 
des flots. Pendant le cours de la journée, nous 
rencontrons plusieurs de ces navires lilliputiens, 
que l'équipage abandonne au moment où le fusil 
du chasseur se lève menaçant. Sans avoir re- 
cours aux sociétés d'assurance, la mouette a 
bientôt réparé sa perte ; car, à quelques brasses 
plus loin, elle trouve une autre nacelle, sur 
laquelle elle se livre de nouveau aux agréments 
et aux peines de la navigation. Une forte vague 
vient-elle se dérouler sur le petit vaisseau ? d'un 
coup d'aile, la mouette s'élève au-dessus et re- 
tombe avec une adresse admirable sur son gail- 
lard, dès que le danger s'est éloigné. 



Vers 4 heures du soir, nous passons vis-à-vis 
du cap Chates, hauteur que l'on peut apercevoir 
de fort loin en mer ; c'est un énorme jalon, qui 
sert de* borne entre le district de Québec et 
celui de Gaspé. A quelques lieues en arrière 
s'élèvent les hautes cimes des Ghikchâks ; sur 



La Gaspésie &6 



leur pente d'un bleu foncé, se détachent de 
langues lisières blanches, qu'à cette distance 
l'on serait tenté de prendre pour des, couches 
de neige. Cette chaîne de montagnes appartient 
au système des AUeghanies, et se relie aux 
montagnes vertes du Vermont ; elle court pres- 
que parallèlement au Saint-Laurent, et va se 
terminer par le Fourillon, près du cap des 
Rosiers. 



Au nord du fleuve, et environ à dix lieues du 
cap Ohates, est un phare, placé à la Pointe-des- 
Monts ; les montagnes qui s'élèvent en arrière 
de cette pointe basse sont les dernières terres 
du nord que l'on aperçoive de la rive méridio- 
nale du grand fleuve, les deux côtes s'éloignant 
ensuite rapidement, à mesure qu'on s'avance 
vers le nord-est. A une lieue du cap Chates, 
près de la rivière du même nom, est un établis- 
sement renfermant six familles. Une chapelle, 
qui y avait autrefois été érigée, est maintenant 



86 La Gaspésie 



en rnines, et les habitants de ce lieu assistent 
à la mission qui se donne annuellement à Sainte- 
Anne des filonts. ^ 



1 La mission da oap Chates est aujoard'hal florissante; elle renfermait, 
en ]860| une population de 623 âmes. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 



Sainte-Anne des Monts — Un Tillage de pécheurs — lie Mont- Louis — Le 
braiUard de la Madeleine — La rivière an Benard — Les pècheiies — 
Une chasse à la poursillei suivie de réflextions — Un Joup marinqui 
cause en anglais — Le beaupvé, et one heure de méditation sur le passé, 
le futur et le présent. 



Vers 6 heures du soir, poussés par un fort 
vent de nord-ouest, nous doublons la pointe de 
Sainte- Anne des Monts, située à un peu plus de 
trois lieues du cap Chates. Comme le capitaine 
V. ne connaît point l'entrée de la rivière, nous 
mouillons à une demi-lieue de terre. Quelques 
coups de canon annoncent aux habitants de 
Sainte- Anne l'arrivée de l'évêque, qui est attendu 
depuis quelques jours. Une berge se détache 
aussitôt du rivage ; elle nous amène un pilote, 
qui, pour éviter des cayes dangereuses, jette la 



88 La Gaspésie 



goélette sur un banc de sable, à cinquante pieds 
de rentrée du petit port. Par bonheur, la mer 
est presque basse ; nous pourrons facilement 
nous remettre à flot, quand elle montera. 



A peine avons-nous eu le temps de rire de 
notre malheur, que nous voyons arriver une 
berge, expédiée pour transporter les passagers 
à terre» M. B. missionnaire de Sainte- Anne, et 
M» LeM., ancien seigneur du lieu, chez qui 
nous devons être reçus, viennent prier Mgr. 
de Sidyme et ses compagnons de débarquer de 
suite» Cette invitation est reçue avec grand 
plaisir, car depuis notre départ de Québec nous 
n'avons pu encore descendre au rivage. 



Le mouvement de la mer nous suit sur la 
terre ; lorsque nous entrons dans la maison de 
notre hôte, le plancher semble s'élever et s'a- 
baisser, le pied est mal assuré, et le corps con- 



La Oaspéste 89 



serve un balancement qui serait compromettant 
à la suite d'un dîner à l'anglaise. 

Mais c'est du souper qu'il s'agit ; il est déjà 
huit heures, et, après quelques jours passés à la 
mer, il n'est rien pour aiguiser l'appétit, comme 
des murailles qui ne vacillent point et une table 
qu'il n'est pas nécessaire de retenir avec les 
pieds et avec les mains. Sur leur demande, on 
sert aux voyageurs des mets qu'ils ont entendu 
vanter, mais qu'ils n'ont encore jamais rencon- 
trés ; ce sont des ralingues de flétan et des 
morues toutes fraîches. Les morues qu'on nous 
présente ont été prises, il y a vingt-quatre heures, 
non à la ligne, mais avec le pied ! Hier soir, à 
deux pas du banc sur lequel nous nous sommes 
échoués, une vingtaine de morues, entraînées 
au rivage en poursuivant le capelan, sont restées 
sur le sable et ont été assommées à coups de 
pied. 

Le vent du nord-ouest nous a fait parcourir 



40 La Oaspésie 



depuis le matin environ trente lieues, dont dix- 
huit, depuis Matane, ne nous ont coûté que 
cinq heures et demie de navigation. Ce jcur 
étant un dimanche, il a fallu suppléer aux offices 
de l'église par les prières de la messe, la récita- 
tion du chapelet et quelques lectures de piété. 
Gomme le temps était magnifique, ces exercices 
se sont faits sur le pont, afin que tout Téquipage 
y pût assister. Se brisant contre les flancs du 
vaisseau, la mer élevait sa grande voix pour 
louer avec nous le Seigneur, et bénir celui qui 
a creusé son bassin et tracé ses limites. 



Nous retournons à bord pour la nuit. La 
goélette a été laissée sur le flanc lorsque la mer 
s'est retirée, et elle a donné à la bande de telle 
sorte, que deux d'entre nous doivent renoncer 
à se coucher sur leurs lits, où ils ne peuvent 
s'aventurer qu'en risquant de rouler sur le 
plancher. Force leur est donc de s'étendre in 
piano, afin de se maintenir la tête au-dessus des 



La Gaspésie 41 



pieds. Mias ils ont compté sans leur hôtesse : 
lassée d'être étendue sur le côté droit, la Sara^ 
pendant la nnit, s'est soulevée avec la marée 
montante, et, en reprenant sa position sur le 
banc de sable, s'est étendue sur le flanc gauche. 
Par suite du demi-tour, les deux malheureux 
de la veille se trouvent, ce matin, dans la posi- 
tion de Gulliver entre les mains du géant de 
Brobdignag : ils ont les pieds levés au ciel et la 
tête penchée vers le banc de sable. 



Juin, 20. 

Sainte- Anne des Monts est un poste agréable 
et salubre, offrant, pour les mois de l'été, une 
retraite confortable à un valétudinaire qui 
aurait conservé assez de santé pour aller res- 
pirer l'air pur et frais, en se livrant aux amuse- 
ments de la pèche et de la chasse. A cette 
époque, les bords de la mer sont couverts de 
bandes de gibiers noirs ; au printemps et à 
l'automne, les canards et les outardes abondent ; 



42 La Oaspésie 



outre cela, dans les bois voisins des habitations, 
l'on trouve en tout temps des perdrix et des 
porcs-épics. 

Dans les eaux limpides de la Sainte-Anne 
Tœil du pêcheur peut suivre les mouvements, 
des truites, câlinant derrière une pierre, ou se 
poursuivant et se disputant entre elles les en- 
trailles de morue qui leur sont jetées. Vers le 
commencement de juin arrive le capelan, qui 
remonte le Saint-Laurent pour déposer son frai. 
Oe petit poisson voyage en masses si densep, 
qu'elles opposent quelquefois de la résistance 
aux rames plongées à l'eau. Leurs colonnes 
mouvantes sont poursuivies par les morues, qui 
arrivent vers le même temps dans ces parages. 
Pendant que le capelan reste près de terre, la 
mortte est abondante, et deux bons pêcheurs 
peuvent alors en prendre de trois cents à six 
cents par marée. 

La chapelle et la maison du seigneur sont 



La Gaspésie 43 



bâties sur nne presqu'île sablonneuse, formée 
par un barachois et l'embouchure de la rivière 
Sainte- Anne. Les habitations s'étendent le long 
du fleuve, jusqu'à une demi-lieue de chaque 
côté de ce point central. N'ayant rien dç mieux 
à faire avant les exercices de la mission, je con- 
sacre une heure à visiter le premier endroit de 
pêche que j'aie encore rencontré. Le soleil vient 
de se leVer ; la brise du matin répand une déli- 
cieuse fraîcheur et porte au loin cette odeur, 
moitié saline et moitié sulfureuse, qui s'échappe 
des tas de varech déposés au rivage. Une grève 
de sable blanc, ferme et unie, s'étend autour de 
l'anse. Vers l'intérieur, à quelque distance du 
fleuve, le terrain s'élève, et les collines s'étagent 
les unes au-dessus des autres, jusqu'à ce qu'elles 
se terminent par les Chikchâks, dont quelques 
cîmes, dans les environs, ont plus de trois mille 
cinq cents pieds de hauteur. Près de chaque 
maison de pêcheur est le vignot, échafaud long, 
étroit, couvert de claies sur lesquelles sèche la 
morue. Des bandes de chiens et de pourceaux. 



44 La Gaspésie 



dans la jouissance d'une indépendance illimitée, 
errent de côté et d'autre, grognant, aboyant, se 
querellant autour des débris de poissons amon- 
celés sur le sable. 



Sainte- Anne des Monts ne renferme que trente- 
sept familles, dont la plus ancienne y est établie 
depuis vingt ans, les autres y sont venues de- 
puis. * Il n'y a pas encore bien longtemps que 
ceux qui naviguaient sur cette côte craignaient 
de s'y arrrèter ; ils aimaient mieux essuyer les 
plus rudes tempêtes au large que de venir 
mouiller dans ce port, car les habitants passaient 
alors pour des pillards déterminés. Aujourd'hui 
les choses ont bien changé ; les pêcheurs du 
lieu gagnent leur vie honnêtement, se conten- 
tant de faire la guerre à la morue et au saumon. 
Ils prouvent leurs bonnes dispositions pendant 
la visite épiscopale, car tous se rendent aux 



1 £n 18G0, 119 familles habitaient Sainte-Anne des Monts. 



La Oaspésie 45 



exercices et s'empiessent d'approcher des sacre* 
ments. 



La seigneurie de Sainte- Anne des Monts ap- 
partient maintenant à M. Buteau, marchand de 
Québec, ainsi que celle de Petite-Sainte-Anne 
acquise de la famille Yallée. Le sol est sablon- 
neux près du fleuve, mais devient meilleur à 
mesure que l\)n s'approche des montagnes. 
Quoique la température soit froide, le blé mûrit 
très-bien ; jusqu'à présent, cependant, les habi- 
tants ont négligé la terre pour s'occuper presque 
entièrement de la mer. 

6 heures du soir. 

Après les exercices de la mission, nous allons 
essayer notre chance à la pêche. Près du banc 
de sable, placé à l'entrée de la petite rivière, 
un grand nombre de pêcheurs, les uns mar- 
chant dans l'eau, les autres montés sur des 
flottes, s'occupent à prendre du capelan, qui 



46 La Gaspésie 



sert de boueUe ou d'appât pour la morue ; à 
chaque coup de verveux, ils retirent plus d'un 
demi-minot de ce poisson. Aussi notre provision 
de capelans se fait dans un instant, et nous 
mouillons sur un fond, où il y a cinq ou six 
brasses d'eau. Au bout de trois quarts d'heure, 
seize grosses morues, étendues au fond de la 
chaloupe, témoignent leur mauvaise humeur, 
en ouvrant les ouiès, balançant les nageoires et 
battant de la queue. Il faut savoir s'arrêter à 
temps dans les voies de la bonne fortune ; le 
soleil vient de se coucher, le canon de la pointe 
nous appelle ; on nous attend pour le souper. 
— " Eamons, amis, vivement, vigoureusement ; 
qu'importe la fatigue du moment, nous pour- 
rons ce soir dormir en 'paix, sans craindre les 
soubresauts de la Sara" 



La goélette est, en effet, entrée dans la petite 
rivière, où, à l'abri des vents et des flots, elle 
nous promet une nuit plus tranquille que la 



La Gaspésie 47 



dernière. Cependant, Morphée a beau entasser 
ses pavots sur nos paupières, il nous coûte de 
laisser le pont pour la chambre. Le temps est 
si calme ; la lumière de la lune tombe si molle- 
ment sur les masses obscures des montagnes ! 
Voyez au large ces feux glissant silencieuse- 
ment sur la mer ; une lueur rougeàtre s'attache 
aux canots, et aux figures fantastiques qui les 
guident ; elle se répand au loin et s'étend sur 
les eaux, comme un vaste linceul ensanglanté. 
Armés de flambeaux, les pêcheurs sont en quête 
du saumon, qui ordinairement remonte pour 
fraver dans la rivière, vers le milieu du mois 
de juin. Le temps de son arrivée est passé, et 
il n'en a pas encore été pris. Aussi on s'inquiète 
de cette circonstance, et, chaque soir, depuis 
quelques jours, les pêcheurs viennent sonder 
de l'œil les fonds, où il a coutume de s'arrêter 
avant d'entrer dans la rivière Sainte- Anne. 



48 La Gaspésie 



Juin, 21. 

Hier, nous devions laisser ce lieu ; mais 
comme plusieurs des habitants éloignés n'a- 
vaient pu encore se rendre afin de recevoir la 
confirmation, Mgr. de Sidymo est resté pour 
l'avantage des retardataires ; à l'issue de la 
messe, il a adressé aux pécheurs et à leurs 
familles des recommandations, qui ont été écou- 
tées avec beaucoup d'attention. 

La goélette nous attend au large : la plus belle 
berge du port, choisie pour nous y transporter, 
est suivie de nombreuses embarcations. Du 
gaillard d'arrière, l'évêque renouvelle ses adieux 
auxquels les braves gens de Sainte- Anne répon- 
dent par une fusillade prolongée. Vers sept 
heures du matin, nous partons avec le secours 
d'un très-faible vent, qui, après nous avoir ta- 
quinés pendant une couple d'heures, nous aban- 
donne complètement à la merci de la mer et du 
courant. 



La Gaspésie 49 



Aussi avons-nous le temps d'examiner les 
cheminées, rochers ainsi nommés à cause de leur 
forme, et d'admirer plusieurs gentilles cascades 
de cinquante à soixante pieds de hauteur, dont 
la blancheur contraste avec la teinte sombre des 
arbres voisins. Toute cette côte, depuis Sainte- 
Anne, est haute, escarpée, coupée par de pro- 
fondes ravines. Dans l'intérieur, les terres sont 
bonnes, nous dit-on, et pourraient nourrir un 
grand nombre de familles. En ouvrant des 
chemins pour lier cette portion du pays avec le 
district de Québec, la législature encouragerait 
à s'y établir les cultivateurs peu fortunés des 
anciennes paroisses. 



Pendant que la France possédait le Canada, 
on maintenait sur cette côte quelques établisse- 
ments de pèche ; un des plus florissants, selon 
Charlevoix, fut celui de la compagnie du sieur 
Riverin, au Mont-Louis. Cet endroit, dans les 
environs duquel l'on avait découvert du cuivre, 



o 



50 La Gaspésie 



promettait alors beaucoup, par rabondance de 
la pêche, la fertilité des terres de la vallée, et 
les avantages du port pour les petits bâtiments 
employés aux pêcheries. Il est à remarquer 
que le blé mûrit ici, aussi bien que dans les 
environs de Québec. Le poste de Mont-Louis 
est à douze lieues de Sainte-Anne des Monts ; il 
ne renferme plus aujourd'hui que trois familles, 
dont Tes habitations, placées sur les bords de la 
rivière, sont abritées contre les vents par Tépe- 
ron d'une haute montagne. Une famille habite 
Grand -Etang, à sept lieues au-dessus de la 
Rivière-au-Eenard ; et voilà les seuls habitants 
qu'après avoir laissé Sainte- Anne, l'on trouve 
sur une étendue de trente lieues de côtes. ^ 



Juin, 22. 



Le vent nous a aidés pendant la nuit ; nous 
sommes par le travers de la rivière de la Ma- 



1 Le Mont-Louis renfermait, en 1860, 36 familles, formant une population 
de 216 âmes. 



La Gaspésie 51 



deleine, célèbre dans les chroniques du pays 
par les histoires de revenants qui s'y rat- 
tachent. Et quel est le matelot canadien qui 
a fréquenté ces parages, sans avoir entendu, 
pendant la nuit, les accents plaintifs, les cris 
lugubres du braillard de la Madeleine ? Quel 
marin de la côte consentirait à passer quelques 
jours, seul dans ce lieu, où un esprit tourmenté 
cherche à faire comprendre sa peine ? Est-ce 
l'âme d'un naufragé, qui demande la sépulture 
chrétienne pour son corps et les prières de 
l'église pour elle-même ?' Est-ce la voix du 
meurtrier, condamné à expier son crime au lieu 
même où il l'a commis ? Les écumeurs de mer 
qui ont rôdé sur céfe côtes ne se sont pas tou- 
jours bornés à dépouiller les naufragés ; ils ont 
essayé quelquefois de s'assurer l'impunité par 
l'homicide, convaincus que la tombe est muette 
et ne révèle point de secrets. Serait-ce la cé- 
lèbre terre des démons, dont parle le cosmogra- 
phe Thevet, terre où il prétend que Roberval 



52 La Gaspésie 



abandonna sa nièce, la demoiselle Marguerite, 
avec son amant et une vieille duègne normande. 
Le vieux conteur place cette terre sur quelque 
point des côtes du golfe Saint- Laurent, et rap- 
porte qu'après la mort de ses deux compagnons, 
la demoiselle eut longtemps à lutter contre les 
démons, qui, sous la forme d'ours blancs, cher- 
chaient à l'effrayer par leurs cris et par leurs 
griffes. Thevet aurait pu tenir tête à un des 
matelots de la Sara, qui ne connaît pas l'histoire 
de la demoiselle Marguerite, mais qui en sait 
bien d'autres sur le compte du braillard de la 
Madeleine. Aussi, se sentant mal à l'aise dans 
ce quartier, il brasse vigoureusement les voiles 
pour appeler le vent, fut-ce même un vent con- 
traire ; peu lui importe le moyen, pourvu qu'il 
s'éloigne du braillard de la Madeleine ! 



Juin, 23. 

A une heure après midi, s'ouvre, devant nous, 
la baie de la grande rivière au Renard ; la 



La Gaspésie 63 



petite rivière du même nom se trouve à quel- 
ques milles au-dessus. Cette baie forme un 
demi-cercle, dont le diamètre peut être d'un 
mille. L'entrée est entre deux caps, sans cesse 
min *'S par les flots ; autour du bassin, le terrain 
présente un amphithéâtre couvert de verdure 
et couronné de bois-francs. Vers le fond de 
la baie et au-dessus de l'embouchure de la 
rivière au Kenard, se déploie un barachois S 
bordé de belles prairies. Des maisons éparses, 
habitées par dix-huit familles ^ ; quarante berges 
à l'ancre autour du bassin ; un cul-de-poule ^ 
de l'île Jersey ; au rivage, des vignots, des 
chafauds ; sur le penchant du coteau, une cha- 
pelle, qui a vingt pieds de longueur et res- 



1 Le barachois est un étang ou lac, qui se trouve ordi airement à Iv ntrôe 
des petites rivières, au i o nt cù elles s :; jettent d. ns la mer. Les puissantes 
vagues qui arrivent du arge élèvent un banc de sable, à l'enibouchure des 
riv i res ; c'est derrière ce banc que se forme le barachois. Le surplus des 
eaux de la rivièr- tonile dans la mer, par un canal étroit, qui se creuse tantôt 
d'un côté, tantôt de l'autre. 

2 En 1858 la Bivièrc-au-Benard renfermait M4 familles. 
S Goélette à poupe allongée et pointue. 



64 La ■ aspésie 

semble à une chambre devaissean: voilà un 
petit monde riant, animé, où tout annonce que 
nous sommes dans un pays uniquement oc- 
cupé de la pêche. 

M. Edouard Montminy, prêtre, dont la mis- 
sion s'étend sur plus de cinquante lieues de 
côtes, depuis la Pointe au Maquereau jusqu'au 
Mont-Louis, est bientôt rendu auprès de nous ; 
depuis quinze jours, il attend en ce lieu l'arrivée 
de monseigneur Turgeon. 

Le débarquement se fait sur une belle grève 
de sable et de gravier ; mais quelle puanteur 
s'exhale de ces monceaux de têtes et d'entrailles 
de morues, qui pourissent sous un soleil brû- 
lant ! — Que voulez-vous, c'est le pays de la 
morue ! Par les yeux et par les narines, par la 
langue et par la gorge, aussi bien que par les 
oreilles, vous vous convaincrez bientôt que, 
dans la péninsule gaspésienne, la morue forme 



La Gaspésie 55 



la base de la nourriture et des amusements, des 
affaires et des conversations, des regrets et des 
espérances, de la fortune et de la vie, j'oserais 
dire, de la société elle-même. 

Autour de la rivière au Eenard, le sol est 
excellent et naturellement couvert d'une herbe 
longue, propre à la nourriture des bestiau^t ; il 
produit d'assez bon blé, de l'orge, de l'avoine, 
des pommes de terre qui viennent à merveille ; 
mais qu'est-ce que cela ? La mer n'est-elle pas 
là avec ses trésors inépuisables ? *Au printemps, 
les travaux de la terre se font à la hâte, et l'on 
se livre avec fureur aux préparatifs de la pêche. 
Du district de Québec arrivent beaucoup de 
jeunes gens, qui s'engagent comme moitiés de 
ligne, chez un maître de grave ^ . Celui-ci four- 



1 C est air 81 que, suri* cAts de Gaspé, l'on désigne lo propriétaire d'un 
établisse ncnt de pôc e. L*. s pécheurs frança s emploient généralement le) 
termes qui étaient en ueage lorsque la France posr éd it ce pays. Grave 8ij.ni- 
flait d'abord, parait-il, une certaine êtendup de erre pi es du ivag , préparée 
pour faire sécher la moiue; ce nom a été ensuite donné à rétablissement 
tout eniier. 



66 La Gaspésie 



nit lignes, hameçons, filets, berges et sel ; il 
reçoit la morue a u rivage ; il la décolle, la 
tranche, la sale, la met sécher sur les vignots, la 
pile, la travaille^ et enfin loge ses employés dans 
une coquerie, ou, suivant le langage du pays, un 
cook-room, qui leur sert de cuisine et de logis. 
Chaque berge est condp.ite par deux moitiés de 
ligne ; ceux-ci fournissent la bouette, et, pour 
s'en pourvoir, ils passent une partie de la nuit 
à draguer. Ils pèchent pendant la journée, et 
viennent le soir déposer le produit de leur tra- 
vail sur la grève, où le maître prend le poisson 
et le prépare. Lorsque la morue est sèche, une 
moitié appartient au patron et l'autre moitié 
aux pêcheurs, qui, à cause de cette clause dans 
les marchés, ont reçu le nom de moitiés de ligne. 

Vers le commencement de juin, arrive la 
morue poursuivant le capelan. Pendant une 
couple de semaines, elle remonte en très-grande 
quantité ; alors les pêcheurs prennent à peine 



La Gaspésie 67 



deux heures de repos, sur les vingt-quatre 
heures de la journée. 



Lorsque le capelan s'éloigne des rivages pour 
remonter le fleuve, l'abondance de la pêche 
diminue considérablement ; il faut appâter la 
morue avec du hareng, et une berge ne rapporte 
plus guères que deux ou trois cents poissons 
par jour. C'est, suivant le vocabulaire des Gras- 
pésiens, le temps de \Q.failleUe, 



Vient ensuite la saison du maquereau, qui, 
dans ces parages, n'est pas aussi importante que 
celle de la morue. Il arrivera aussi qu'un flétan 
sera retenu prisonnier à la ligne du pêcheur. 
Ce poisson plat ressemble à la plie, par la forme 
et par les nageoires ; mais il est de dimensions 
bien plus grandes, car on en trouve qui pèsent 
de deux cents à deux cent cinquante livres, et 
qui ont, de longueur, six pieds et même davan- 



58 La Oaspésie 



tage. Doué d'une force prodigieuse, le flétan 
cause souvent de l'embarras aux pêcheurs ; 
c'est ce que déclare ingénument devant nous 
un brave homme, qui, en ayant arrêté un et 
ayant voulu l'amener trop vite à sa berge, faillit 
être emporté à la mer par sa proie. 

Les habitants de la rivière au Eenard sont 
bons et religieux ; plusieurs d'entre eux sont 
d'origine britannique, et parlent aussi mal 
l'anglais que le français : par leurs manières et 
leurs habitudes, il sont Canadiens. La pêche 
leur fournit les moyens de vivre à l'aise, quoi- 
que les provisions s'y vendent fort cher. 
L'élévation des prix vient, en partie, de ce que 
les maîtres des goélettes qui font le cabotage 
craignent de fréquenter cette partie de la 
Gaspésie, rendue célèbre par beaucoup de 
naufrages. L'anse de la rivière au Renard est 
cependant assez sûre ; les bâtiments y mouil- 
lent sur un bon fond et à l'abri de tous les 



La Gaspésie 59 



vents, si l'on excepte ceux qui viennent du 
nord. 

Suivis d'un cortège grotesquement mélî^ngé 
d'hommes, de femmes et d'enfants en costume 
négligé, nous montons à la chapelle, en espé- 
rant nous délivrer de l'odeur infecte, qui, au 
débarquement, a salué nos narines. A mesure, 
en effet, que nous nous élevons vers le sommet 
du coteau, nous éprouvons un changement 
remarquable pour le mieux ; l'atmosphère est 
moins imprégnée d'odeurs méphitiques, et l'air 
se balance plus pur et plus frais ; de verts 
sapins, plantés autour de la chapelle, nous font 
déjà rêver aux bocages de l'Arcadie. Les portes 
de la chapelle s'ouvrent. " Pouah ! " s'écrie 
M. N., en s'écrasant le nez, " pouah ! comme ça 
sent encore la morue !" — " M. le missionnaire," 
reprend Monseigneur de Sidyme, faites-vous 
" sécher du poisson dans la chapelle ? " — 
" Non, monseigneur ; mais, en la nettoyant, 



60 La Gaspésie 



mes braves gens ont employé du savon fait 
avec de Thuile de morue." 



Pendant les exercices donnés à la chapelle, 
nous pouvons nous convaincre de la vérité 
d'une remarque faite par feu monseigneur 
Plessis : dès que les pêcheurs, accoutumés à 
un travail presque constant, demeurent tran- 
quilles, un sommeil de plomb pèse sur leurs pau- 
pières. Cette propension à dormir s'explique 
par les veilles précédentes et par le contact 
du poisson, auquel on attribue une puissante 
influence soporifique. 

Vers le soir, la Sara regagne le large, pour 
être prête à entrer demain, de grand matin, 
dans l'anse au Gris-Fond, ^ qui est à deux lieues 
de la rivière au Renard. 



l Aujourd'hui 'on écrit Cfriffon au lieu de Chria-Fond^ nom donné, soi. 
Tant quelq.ie8-um, parce que le fond de la mer est formé d'un sable grisâtre. 



La Ga$pé$ie 61 



Le soleil va disparaître à rhorizon. Une 
poursiUe, dauphin des mers (iméricaines, vient 
faire quelques pirouettes autour de la goélette. 
Le seul fusil que nous ayons à bord est prêt, et 
le coup est dirigé contre la pauvre bête, qui, 
étant blessée, plonge et reparait au bout d'une 
minute. " Elle est blessée," dit un des specta- 
teurs : ** elle est blessée, et dans peu de temps 
elle reviendra à la surface. " On lance une 
chaloupe à la mer ; et quatre amateurs du sport 
font force de rames vers le point où, pour la 
dernière fois, la poursille s'est montrée. " La 
voilà, à trente brasses de nous, " murmure le 
chasseur en chef ; appuyez légèrement sur la 
rame ; je vais me tenir prêt à faire feu. " Le 
chien est levé ; tous les yeux se dirigent vers 
la victime, à demi enveloppée dans l'obscurité 
qui s'accroît rapidement ; les rames sont sus- 
pendues, prêtes à frapper la mer ; le doigt du 
tireur presse la détente, qui obéit et déclique. 
Mais, au lieu d'une bruyante détonation, un son 



62 La Gaspésie 



mat et étouflé se fait entendre. " L'infâme fusil 
a raté !" remarque le chasseur, en remettant une 
seconde capsule sur la cheminée ; " mais le 
gibier est encore là ; silence ! " Le même son 
annonce une seconde déconfiture. Cette fois les 
chuchotteries, causées par un double désap- 
pointement, ont donné l'alarme à la poursille, 
qui disparaît tout à coup. 



Rien de plus opiniâtre qu'un vrai chasseur. 
" La poursille blessée va reparaître ; taisons- 
nous, " reprend à voix basse l'homme au fusil, 
en essuyant du revers de la main les grosses 
gouttes de sueur qui coulent sur son front. — 
" Peut-être, " dit un rameur ; "... mais la 
goélette s'éloigne et il se fait nuit. " — " Vrai, 
mais on va rire de nous, si nous retournons les 
mains vides. " — " Eh ! bien, en avant, mes 
amis ; je vois un point noir, là-bas ; c'est elle 
assurément. " • La chaloupe vole sur les flots ; 
une rame est levée, prête à assommer la pour- 



La Gaspésie éS' 



sille mourante, si elle ose faire un mouvement 

pour échapper Illusion ! ce n'est qu'un 

petit loup marin, qui, entendant tout ce vacarme, 
a mis la tête dehors ; comme il voit que nos 
intentions sont hostiles, il bat précipitamment 
en retraite, et emporte avec lui nos dernières 
espérances» Il nous faut rebrousser chemin, et 
chacun de nous, en retournant vers la goélette, 
paraît honteux comme un renard qu^une poule 
aurait pris. 



N'est-ce pas là une édition abrégée de la vie 
de l'homme ? Il a cru apercevoir le bonheur 
glissant auprès de lui ; et, pour le joindre, il a 
lancé sa nef Elle vogue gaiment, légèrement, 
à la poursuite de l'objet séduisant. Au moment 
où il va le saisir, le fantôme lui échappe et 
brille un peu plus loin, pour disparaître de nou- 
veau. Alors naissent des réflexions. L'homme 
déçu s'arrête pour délibérer ; la vanité lui 
souffle un mot à l'oreille, et il s'élance vers de 



64 La Oaspésie 



nouveaux désappointements. Cependant les 
ténèbres de la vieillesse descendent, et elles 
dissipent ses dernières illusions. Tristement, 
l'homme retourne vers le gîte qu'il a laissé alors 
que la lumière du soleil éclairait sa route ; il 
revient sur ses pas, n'ayant plus devant lui que 
les profondeurs de la nuit éternelle. — Mais ! 
voilà bien les flancs noirs de la Sara ; et là 
haut, sur le pont, on rit, on plaisante sur notre 
compte. Eh bien ! riez, riez, gaillards ; moi, je 
viens de prendre une bonne leçon de philoso- 
phie, qui me permettra d'endurer tous vos 
brocards sans sourciller. 



" C'est, tout de même, une place embêtante 
pour la chasse aux poursilles et aux loups- 
marins, que c'te côte de Gaspé, " me disait, à la 
suite de cette course, un vieux marin qui con- 
naissait bien le pays. " On ne finit pas toujours 
ici par prendre la bête qu'on a poursuivie, car 
on rencontre par fois de drôles de gibiers.— 



La Gnspésie 66 



C'était en 18... ; des navires avaient été jetés à 
la côte. Un jour, dans un de ces petits endroits, 
les berges étaient à terre, car la morue ne 
donnait plus depuis une semaine, et Ton en 
profitait pour faire un peu de foin sur les bords 
de la rivière. On n'oubliait pourtant pas la 
mer ; car il y avait souvent des curieux sur la 
pointe. Deux obstinés pêcheurs avaient l'œil au 
ventdepuis quelques minutes, quand l'un d'eux 
dit à l'autre : — Mais, Jacques, c'est un drôle de 
loup-marin qu'on aperçoit là-bas, au milieu de 
ces pièces de bois qui descendent avec la mer 
Prends ton fusil et allons y voir. — Il y avait 
de fait, au large, une tête de loup-marin, qui 
s'agitait au milieu de quelques morceaux de 
bois, comme si elle avait voulu tirer son corps 
d'un mauvais pas. Un saut et un bond, et les 
deux pêcheurs étaient sur unflette et gagnaient 
vers le loup-marin. Déjà celui des deux qui 
était à l'avant mettait son fusil à l'épaule, quand 
la bête pousse un cri épouvantable : c'était 



66 La Gaspésie 



comme quand un anglais jase bien fort. Le 
fusil tombe des mains du chasseur. — Eetour- 
nons, Jacques, dit-il. — Son compagnon ne se le 
fit pas dire deux fois Et le flette filait vers la 
terre. — As-tu vu comme il a la face noire ? — 
Oui. — Et ses grands yeux blancs ? — Oui. — Et 
puis c'est qu'il a parlé en anglais. — Eh ben ! il 
faut que ça soit le malin, ni plus, ni moins. — 
C'est ce que j'allais te dire." 

" Nos deux chasseurs étaient arrivés à terre. 
On les avait aperçus, et plusieurs s'étaient 
rendus pour les questionner. A toutes les 
demandes qu'on leur faisait, ils répondaient : 
C'est le malin, ben sûr." 

" Cependant, au large, le loup-marin secoua* t 
un bonnet au bout d'un bâton, — Vous êtes des 
lâches, dit un des pêcheurs, qui avait un peu 
plus voyagé que les autres. — Qu'il en vienne 
un avec moi. Eh bien ! si c'est le malin, nous le 



La Gaspésie " 67 



prendrons à son tour. — Il avait parlé si résolu- 
ment, qu'il eut bien vite un compagnon qui 
s'embarqua avec lui De la terre on les suivait 
des yeux ; ils arrivèrent près du prétendu 
malin qui sembla se montrer bon garçon, car 
ils le tirèrent de l'eau, et le mirent dans leur 
petit flette." 

" Miséricorde ! que c'est noir ! criaient les 
femmes, quand elles virent débarquer un beau 
grand matelot. C'était un nègre ; il marchait 
en boitant et en s'appuyant sur le bâton qui lui 
avait servi de mât de hune. Tombé à la mer, je 
ne sais comiçient, il avait été jeté sur la grève, 
loin des établissements ; comme il s'était blessé 
une jambe, il prit un bâton pour s'aider à 
marcher, car il ne voulait pas mourir sans se 
défendre jusqu'au bout. Pendant quelques 
milles, il trouva une belle grève ; mais au pied 
d'un cap, il n'y avait pas moyen de passer. Il 
s'avisa de faire un radeau avec du bois qu'il 



6S La Gaspésîe 



trouva, et de continuer son voyage par mer. 
Le courant emporta le radeau au large, la mer 
le brisa, et il y avait déjà quelques heures qu'il 
se soutenait, avec bien de la peine, sur les 
pièces de son bâtiment, quand il eut la chance 
d'être pris pour un loup-marin. — Voilà mon 
histoire de loup-marin ; elle vaut bien votre 
chasse aux poursilles. " — Certainement mieux ; 
mais est-elle aussi vraie ? 



9 heures du soir. 

Le vent d'est fraîchit ; il soufl3e bientôt avec 
violence. N'ayant que deux lieues à faire pour 
arriver à l'anse au Gris-Fond, et n'y pouvant 
entrer de nuit, nous portons au large, suivis du 
cul-de-poule de Jersey. Notre marche plus 
rapide que la sienne nous le fait bientôt perdre 
de vjie. Le capitaine V. aime beaucoup mieux 
la pleine mer que les côtes ; aussi ce n'est 
qu'après s'être éloigné de terre d'environ cinq 
ou six lieues, qu'il fait mettre à la cape. Vers 



La Gaspésie 69 



dix heures, le vent devient furieux, la mer est 
grosse, et la Sara, impatiente du frein, voudrait 
courir à toute vitesse ; elle s'agite, se cabre, 
pirouette si violemment, que M. Montminy, 
tout missionnaire qu'il est, profite de la circons- 
tance pour offrir son souper en sacrifice au 
vieux Neptune, dont on aperçoit le bonnet 
blanc à travers l'écume des vagues. 



Southey a dit, je ne sais ni où, ni quand, que 
la plus délicieuse position pour un flâneur, est 
d'être étendu sur un sofa, le cigarre aux lèvres, 
et la nouvelle du jour entre les mains. Les 
goûts sont différents : j'aime quelque chose 
d'un peu plus dur que le duvet d'un canapé ; 
ce soir il me semble n'avoir rien à envier à cet 
heureux mortel du poète lauréat d'Angleterre. 
Enveloppé d'un épais manteau, vieux compa- 
gnon de voyage, muni d'une pipe prosaïque, et 
étendu sur le beaupré, pendant une heure je 
songe, comme songeait en son gîte le lièvre du 



70 La Gaspésie 



bon LaFontaine. Au bruit des vagues, mes 
rêveries sont agréablement bercées par le balan- 
cement mesuré de la Sara ; avec le filet de 
fumée, qui s'élève en tournoyant du fourneau 
de mon pétunoir, se déroulent les songes en- 
chantés de Tenfance, les fantaisies, les espé- 
rances, et l'avenir couleur de rose de la jeunesse ; 
les amis qui ne sont plus, et ceux que la Provi- 
dence a dispersés, apparaissent les uns après 
les autres, traînant dans leur cortège des 
souvenirs, tantôt à demi -effacés, tantôt plein de 
vie et de fraîcheur. Souvenirs, espérances, 
voilà la somme des joies humaines ; Thomme . 
n'est heureux qu) dans le passé et dans l'ave- 
nir ; mais le présent " Ouf ! le présent est 

trop humide et trop froid pour que je reste ici," 
fis-je, presque étouffé en si beau chemin, par 
une vague, qui venait de franchir le plat-bord, 
et brisait en un clin-d'œil la chaîne de mes 
méditations. 



CHAPITRE TROISIÈME 



L anse ai GrisFml — ITa baleinier, et le% bileines — Entrée du Saint- 
Lauréat — Li cap des Bosiers, le Fourillon et la Vieille — Brumes — 
Baie de Gaspô — Baie du Pénoull -Jacques-Cartier et bob deux gaspé- 
Biens — Alguimou — Baie d s Moluet. 



Juin, 24. 

Vers huit heures du matin, nous mouillons 
à l'entrée de Tanse au Gris-Fond, qui ressemble 
beaucoup à celle de la rivière au Renard, à 
jcela près, qu'un cap s'avance vers le milieu de 
la première et la sépare en deux parties. L'en- 
trée de ce havre est assez difficile, car de la 
pointe ouest courent au large des brisants, sur 
lesquels la mer vient rebondir avec fureur. 
Quinze ou seize familles catholiques, presque 
toutes d'origine anglaise ou irlandaise, forment 



72 La GoApésie 



la population stable de cette localité. ^ Tous 
parlent l'anglais et le français, on plutôt, mêlent 
l'anglais avec le français ; cette fantaisie s'est 
même attaquée aux noms propres, car plusieurs 
des habitants ont un double étui pour leurs 
noms de famille. Ainsi, le jour de notre arri- 
vée, se présentait un des marguilliers de l'en- 
droit, sous le nom de Einfret ; le lendemain il 
était désigné comme M. Goldback : c'était son 
nom breton, qu'il comprenait aussi bien que le 
nom gaulois de ses ancêtres. 

Trois familles ont formé la base sur laquelle 
s'est élevée la population de l'anse au Q-ris-Fond 
et de la rivière au Renard : ce sont les English, 
les Sinnot et les Bond Des pêcheurs, venus 
généralement du district de Québec, sont entrés 
dans ces familles et en ont fondé de nouvelles. 
Ainsi que dans les autres villages de la côte, il 



1 En 1858, Panse au Oris-Fond renfermait qnarante'une famille . Aujour- 
d'hui la langue française y a preaque supplanté l'anglais. 



La Gaspésie 78 



s'y réunit pendant l'été un bon nombre d'étran- 
gers, qui sont employés par MM. Janvrin et par 
la maison Buteau et LeBouthillier. 



Une couple de goélettes sont dans le havre, 
échangeant des farines, du lard, des marchan- 
dises, contre les produits de la pêche. Sur les 
grèves règne un air de vie et d'activité. 

Au fond de l'anse est une petite rivière avec 
son barachois. En général, sur cette côte, tous 
les établissements sont placés dans une situa- 
tion analogue. En voici la raison : la pêche 
demande une grève commode pour faire sécher 
la morue, et un mouillage où les chaloupes et 
les goélettes puissent encrer à l'abri des gros 
vents ; il faut aussi trouver de l'eau douce dans 
le voisinage. A l'embouchure des petites ri- 
vières qui se jettent dans la mer, se rencontrent 
ordinairement une grève commode, une anse, 
de l'eau douce ; la mer fournit le reste. Sur 



74 La Gaspésie 



tous les antres points de cette côte, les flots 
viennent battre contre des rochers escarpés, au 
pied desquels une corneille trouverait à peine 
assez de place pour poser le pied. 

Les terres sont bonnes aux environs de l'anse 
au Grris-Fond ; mais, comme dans les autres 
parties de la Gaspésie, l'agriculture y est pres- 
que abandonnée pour la pêche. 

Un fort vent contraire nous accueille à la 
sortie du petit havre ; cependant notre malheur 
est fort avantageux pour une goélette que nous 
hélons. Elle se rend de la baie des Chaleurs à 
Québec, où le capitaine est prié de donner de 
nos nouvelles. La soirée est obscure, et de 
lourds nuages s'étendent sur l'horizon, puis- 
samment poussés par le vent. Au large apparaît 
une goélette, à la coupe étrange, qui porte le cap 
sur nous. Deux longues chaloupes sont suspen- 
dues à ses flancs, l'une à bâbord et l'autre à 



La Oaspésie 75 



tribord ; sur son pont sont rangés une dou- 
zaine de gaillards, qui semblent prêts à tenter 
une aventure. Noire, lourde, se traînant péni- 
blement sur les eaux, elle a la mine lugubre 
de ce mystérieux vaisseau de la mort, qui, 
suivant les marins anglais, se révèle, la nuit de 
la mi-été, à quelque bâtiment condamné à 
périr. Eh bien ! les ténèbres qui se répandent 
sur les flots, nous annoncent précisément le 
commencement de cette nuit terrible. 



Après tout, ce n'est pas le ^^fiying Dutchman " 
des Anglais, mais bien un baleinier de la baie 
de Graspé, portant ses deux berges, longues, 
étroites et légères ; il est monté par le nombre 
d'hommes nécessaire pour faire la pêche de la 
baleine. Cette goélette croise ordinairement 
entre l'île d'Anticosti et la côte du sud, parage 
où les baleines sont nombreuses. En efiet, 
depuis quelques jours, à peine se passe-t-il une 
heure sans que nous en voyions plusieurs 



76 La Gaspésie 



s'élever à la surface, lancer dans l'air une 
colonne d'eau, éternuer vivement, faire trois 
fois le plongeon, et aller répéter les mêmes 
tours un peu plus loin. Trois ou quatre baleines 
sont parfois en mouvement sur différents points, 
les unes assez rapprochées de nous, les autres 
à deux ou trois lieues de distance. Ces énormes 
masses se montrent, dit-on, difficiles dans leurs 
repas, et elles paraissent rechercher une nour- 
riture choisie. Quand elles voyagent ainsi près 
de la surface, elles font la chasse à un poisson 
fort petit, dont elles raffolent, et qu'elles englou- 
tissent par milliers. 



Les Canadiens ont négligé les trésors que leur 
présente le golfe Saint-Laurent. Tandis que les 
armateurs d'Halifax et de Saint-Jean du Nou- 
veau-Brunswick expédient annuellement des 
navires pour la pêche de la baleine, pas un seul 
bâtiment n'est frété à Québec pour faire la 
guerre à ces géants de la mer, qui, à l'entrée du 



La Gaspésie 77 



grand fleuve, vivraient dans une profonde 
sécurité, si des Écossais du bassin de Gaspé ne 
leur donnaient la chasse. 



Juin, 25. 

A trois lieues de l'anse au Gris-Fond, une 
terre basse s'avance du pied des montagnes, 
et se termine à la mer par une pointe, qui 
n'a guère plus de trente à quarante pieds de 
hauteur. C'est le cap des Eosiers, que les 
géographes donnent comme le point où finit le 
Saint-Laurent. Il faut avouer que ces messieurs 
ont, au mépris des convenances, choisi un des 
plus ignobles amers, pour désigner l'entrée du 
roi des fleuves de l'Amérique Septentrionale. 
Ils n'avaient cependant pas besoin de porter la 
pointe de leur compas, bien loin du misérable 
cap des Eosiers, pour trouver une colonne aussi 
grandiose que le Calpé et l'Abyla d'Hercule, et 
digne d'annoncer aux navires le majestueux 
Saint-Laurent. En effet, à sept milles au-delà 



78 La Gaspésie 



du cap des Rosiers, se termine par le promon- 
toire du Fourillon, la chaîne des montagnes qui 
bordent la rive droite du fleure, au-dessous de 
Québec. Le Fourillon est une péninsule étroite, 
qui s'avance hardiment jusqu'à une lieue dans 
la mer, entre Tanse du cap des Kosiers et la 
baie de G-aspé. Du côté du nord, il présente un 
roc nu, taillé à pic, et s'élançant à une hauteur 
de sept cents pieds ; c'est le reste d'une mon- 
tagne, dont une moitié a été précipitée dans la 
mer, après avoir été minée à sa base par la 
glace et par les eaux ; l'autre moitié est restée 
debout, droite comme une muraille. 



Vis-à-vis de la pointe du Fourillon, est l'îlot 
de la Vieille, probablement uni autrefois avec 
la terre ferme, dont il est maintenant séparé par 
un étroit canal. 

La Vieille, rocher de peu d'étendue, a reçu 
ce nom, parce que les yeux des marins y ont 



La Gaspésie 79 



entrevu une tête de femme, couverte d'une large 
coiffe, comme en portaient nos grand'mères 
canadiennes. Mais le temps, les vents et les 
vagues ont dérangé les ajustements de ]a bonne 
dame. Aujourd'hui, Tîlot, vu de la mer, ressem- 
ble tellement à un vaisseau portant toutes ses 
voiles, que les navigateurs, même ceux qui 
connaissent ces lieux, y sont quelquefois trom- 
pés. * 

C'est ici un pays de tempêtes et de naufrages. 
Ce qui ajoute aux dangers de la mer voisine, 
ce sbnt les brumes épaisses, qui dérobent à la 
vue les objets les plus rapprochés. A la hauteur 
de la Vieille, nous rencontrons un de ces 
brouillards que les matelots nomment bancs de 
brume. Devant nous s'abaisse, comme un im- 
mense linceul, un voile obscur, que l'œil ne 
peut percer, et qui sépare les ténèbres de la 



1 Le rocher de la Vieille, miné par les flots, a été reuyersé, yera 1861 ou 
1862 ; il poQTait ayoir de trente à trente-cino -«-as .a*, i— -*-.*... 



80 La Gaspésie 



lumière. Au moment où nous Tatteignons, le 
soleil luit au-dessus de nos têtes ; un instant 
après, nous sommes plongés dans une nuit, qui 
ne permet pas de distinguer un homme, d'un 
bout à Tautre de la goélette. Cette transition 
est subite ; le changement se fait complet, 
tranché, comme celui qui s'opéra devant les 
anges rebelles, lorsqu'ils tombèrent de la splen- 
deur des cieux dans la nuit des enfers. 



Fréquemment, au milieu de ces brumes, des 
navires poussés par un vent favorable, et n'ayant 
point vu de terres depuis leur départ d'un port 
européen, vont se briser contre les rochers du 
Fourillon, ou les côtes basses du cap des 
Rosiers. D'autres entrent, à pleines voiles, dans 
la baie de G-aspé, croyant remonter le Saint- 
Laurent. Il y a deux ans, un bâtiment, qui navi- 
guait ainsi dans de profondes ténèbres, s'échoua 
brusquement sur un banc de sable. Comme le 
capitaine se croyait en plein fleuve, il ne pou- 



La Gaspésie 81 



raît s'expliquer la mésaventure ; le seul remède 
était de prendre patience, et il s'y soumit. La 
brume se dissipa ; et quel ne fut pas son étonne- 
ment, lorsqu'il se vit échoué sur une pointe de 
sable, au fond de la baie de Gaspé ! Ce prin- 
temps même a péri, près du même lieu, un 
navire chargé d'émigrés, qui à grande peine ont 
échappé à la mort. 



La baie de G-aspé est une belle nappe d'eau, 
large de huit milles et s'avançant environ six 
lieues entre deux terres hautes. L'une, le revers 
du Fourillon, est montagneuse ; l'autre est 
agréablement diversifiée par des coteaux, des 
vallons, des bois, des groupes de maisons. La 
terre du nord est généralement escarpée. Sur 
quelques points, néanmoins, les montagnes 
s'éloignent de la mer, et laissent à leur base un 
espace plus uni, sur lequel se sont formés des 
établissements de pêche ; telles sont l'anse Saint- 
Q-eorge et ia G-rand'Grrave, occupées par des 



82 La Oaspéiie 



familles venues de Jersey. L'industrie et l'es- 
prit d'entreprise de ces Jersiais, comme on les 
nomme ici, leur procurent, bientôt après leur 
arrivée, une aisance qu'ils n'auraient jamais 
connue dans leur pays. 



Au fond de la baie de G-aspé, est le meilleur 
port de toute la côte ; il est séparé de la baie 
par deux pointes, qui laissent entre elles un 
canal navigable pour de gros navires. Avant 
d'arriver à l'entrée du port, on rencontre à la 
côte du sud, l'embouchure de la petite rivière 
Saint-Jean, près de laquelle, sur un coteau, est 
le village de Douglastown. Il fut fondé, il y a 
environ soixante ans, par un arpenteur écossais, 
nommé Douglas. Dans l'espérance d'y voir 
bientôt fleurir une ville considérable, il avait 
partagé un terrain étendu, en lots de quatre 
arpents, qu'il sépara les uns des autres par des 
rues larges et se coupant à angles droits. Le 
gouvernement impérial dépensa beaucoup d'ar- 



La Gaspésie 83 



gent, pour établir en ce lien quelques Améri- 
cains restés fidèles à l'Angleterre, et pour 
rendre leur condition supportable. Malgré ces 
secours, ou plutôt en conséquence de ces secours, 
le fondateur se ruina dans la spéculation, et 
aujourd'hui à peine reste-t-il quarante familles 
descendant des premiers habitants. A ce petit 
groupe d'Anglais se sont joints quelques Cana- 
diens et des Français : aussi les langues anglaise 
et française paraissent familières à tous. ^ 

A peine avons-nous mouillé, qu'un Juif anglais, 
à la figure vraiment israélite, monte à bord de 
la Sara. Il fait le commerce sur cette côte, et 
a pris notre goélette pour un bâtiment qu'il 
attend de jour en jour. Après avoir fait gracieu- 
sement ses offres de service, il retourne à terre 



1 Depuis 1836 un grand changement e'est opéré à cet égard. Quelques 

familles iilandaîses, b'étant jointes à l'ancienne population de Douglastown, 

l'anglais a pris le dessus, et 1» langue française a été complètement oubliée, 

même dans les familles canadiennes. H n» reste plus guères que cinq on six 

. Tleillards qui parient le français. 



84 La Gaspésie 



porter aux catholiques da lieu la nauFelle de 
l'arrivée de l'Evêque. 

Au sommet du coteau apparaît le clocher de 
la petite chapelle, dont le corps est caché par 
un bosquet de sapins. En débarquant, nous 
dirigeons nos pas de ce côté, au milieu de 
monticules de morue et aux* cris de joie des 
honnêtes citoyens de Douglastown. 

Sous le rapport moral, cette mission est une 
des meilleures du district de Graspé. La popu- 
lation est polie, intelligente et religieuse ; elle 
présente une physionomie sociale qu'on ne 
rencontre point dans les postes environnants. 
Cette différence marquée doit être regardée 
comme un des effets de l'instruction, qui est 
généralement répandue parmi les habitants 
de Douglastown ; depuis un grand nombre 
d'années, en effet, ils ont tenu à honneur d'avoir 
parmi eux un bon maître d'école. Les hommes. 



La Gaspésie . 85 



les femmes et les enfants s'occupent beaucoup 
de la pêche, et, afin de s'y livrer, négligent les 
antres genres d'industrie. Aussi, c'est aux ma- 
gasins qu'ils prennent habits, chaussures, outils, 
meubles et provisions, pour les besoins de la 
famille ; ces articles coûtent fort cher sur les 
lieux, et il faut les payer en morue, qui n'est 
pas aussi abondante qu'ailleurs. 

Depuis 1832, un poisson jusqu'alors inconnu 
a servi à augmenter les profits des pêcheurs ; 
c'est, par la forme et les habitudes, un véritable 
maquereau géant, ayant une longeur de dix à 
onze pieds, qualités qui lui ont valu le nom de 
cheval-maquereau. Telle est la grosseur de ce_ 
poisson, qu'un seul individu de bonne taille 
suffit pour remplir trois barils ; or c'est une 
assez belle aubaine pour le pêcheur, puisque le 
prix du baril est de six piastres. 

Le cheval-maquereau est fort, actif, et se 
défend vigoureusement lorsqu'il est attaqué. 



86 La Gaspésie 



La pêche de ce poisson ressemble en petit à 
celle de la baleine. Une berge légère s'avance 
sans bruit vers le maquereau monstre, qui se 
joue à la surface de Teau ; placé à l'avant de la 
berge, un homme lance contre lui un dard 
retenu par une longue corde, tandis qu'un 
second matelot veille à ce qu'en se déroulant, 
elle ne rencontre aucun obstacle qui l'arrête. 
Le poisson frappé plonge et s'enfuit d'abord 
rapidement : mais, bientôt épuisé par ses efforts 
et par la douleur que lui cause sa blessure, il 
revient sur l'eau, où il est attaqué de nouveau 
et traqué par ses persécuteurs, jusqu'à ce que 
la mort mette fin à ses souffrances. 



L'agriculture est entièrement négligée, quoi- 
que les terres soient bonnes dans les environs, 
et qu'une dune, située à l'entrée de la rivière 
Saint-Jean, fournisse une vase propre à former 
un excellent engrais. Les céréales réussiraient, 
et la culture des pommes de terre serait profi- 



La Gaspésie 87 



table pour celui qtii yûudrait s'y livrer. Un 
irlandais, établi ici depuis deux ans seulement, 
en a vendu, le printemps dçjrnier, pour la 
valeiir de soixante-quinze louis. 

Juin, 27. 

Monseigneur de Sidyme termine une des 
missions les plus consolantes pour lui, par un 
discours dans lequel il félicite les catholiques 
de Douglastown de leurs bonnes dispositions. 
A son départ du village, tous veulent avoir la 
satisfaction de l'escorter jusqu'à la goélette, afin 
de recevoir une dernière bénédiction de sa 
main, avant de se séparer pour retourner chez 
eux. 

L'Evêque avait témoigné le désir de visiter 
l'établissement où les trois baleiniers de Gaspé 
déposent leurs prises. Plusieurs embarcations 
ont été préparées pour nous y conduire, et nous 
profitons d'un vent léger, qui nous y pousse en 



88 La Oaspésie 



peu de temps. Après avoir passé le banc exté- 
rieur, nous nous dirigeons vers une autre 
pointe sablonneuse, qui s'avance dans le port 
et sur laquelle s'élèvent quelques ohé tives bar a- 
ques ; là sont anoncelées des masses de lard de 
baleine, que l'on fait fondre dans d'immenses 
chaudières, afin d'en extraire les matières grasses 
et huileuses. Le résidu est employé comme 
combustible pour alimenter les feux. 



Le dépècement se fait au large, ou dans un 
des havres voisins du lieu où la baleine a été 
tuée. Après l'avoir solidement amarrée sur un 
des flancs du bâtiment, les matelots, ayant des 
crampons fixés sous la semelle de leurs lourdes 
bottes, descendent sur la masse inerte et glis- 
sante. Munis de tranches, de couteaux et de 
crocs, ils découpent la viande par longues 
bandes, qui cfont enlevées au moyen d'un 
cabestan et déposées dans la calle. Les barbes 
de la baleine sont arrachées soigneusement ; et 



La Gaspésie 89 



lorsqu'on s'est assuré de toutes les dépouilles, à 
un signal donné, les travailleurs remontent sur 
le bâtiment, les amarres qui retenaient la car- 
casse sont larguées, et elle descend lentement 
dans les profondeurs de la mer. 

Les pêcheurs ne font aucune difficulté de 
manger le maigre de la baleine ; mais les sau- 
vages seuls ont le courage d'avaler le gras, dont 
le goût, suivant eux, ressemble à celui du lard. 
Il en découle une huile abondante, avant même 
qu'on l'ait soumise à l'action du feu. Cette pre- 
mièfe huile est bien supérieure à celle qu'on 
obtient par la chaleur des fourneaux ; aussi se 
Tend-elle plus cher que l'autre. 

De la pointe au Pénouïl, ^ où nous sommes 
l'on aperçoit tout le port, avec une grande 
partie du bassin, ainsi que le village où réside 



1 Ce nom, donné autrefois par les pécheurs basques, 8)gnifiejpjmn«u2« 



X 



90 La Oaspésie 



l'aristocratie de la Gaspéfiie. Dans le port de 
Ga6i>é se jettent la rivière du nord-ouest et 
celle du sud-ouest. L'entrée de la dernière 
forme le bassin, qui a moins d'un mille de lon- 
gueur, et dont la profondeur varie de cinq à 
neuf brasses d'eau. Ce port intérieur peut rece- 
voir une flotte considérable ; il renferme dans 
ce moment plusieurs navires et une goélette du 
gouvernement, placée sous la direction du 
capitaine Bayfield et employée à faire le relè- 
vement des côtes du district. Le grand port 
connu autrefois des Français sous le nom de 
baie du Pénouîl, jouissait d'une certaine impor- 
tance, il y a un peu plus d'un siècle. En 1745, 
M. de Beauharnois, gouverneur - général du 
Canada, proposait au ministre de s'en occuper. 
" On pourrait absolument, " écrivait-il, " faire 
faire un établissement à Graspé. Il y a, dans le 
fond de la baie de ce nom, un beau havre appelé 
la baie du Fénouïl ; les plus gros vaisseaux y 
seraient en sûreté... On a vu à Gaspé et aux 



La. Caspésie dl 

eiiTirons jusqu'à quarante et cinquante navires 
de pêche ; elle commence ordinairement du 
quinze au vingt juin, et finit au quinze et vingt 
novembre et même plus tard. Le climat est à 
peu près semblable à celui de Québec. On 
assure que les terres qui sont dans le fond de 
la baie du Pénouîl sont passablement bonnes* 
Le nommé Harbour, canadien, y a une habita- 
tion, où il a cultivé du blé, qui est venu à 
maturité, ainsi que le blé sarrasin et les légu- 
mes de toute espèce. " 



Plus de deux siècles avant la date de cette 
lettre, les Français avaient visité la baie du 
Pénouîl et en avaient pris possession. En 1584, 
Jacques-Cartier fut forcé de s'y réfugier et se 
mit en rapport avec les naturels qui demeu- 
raient dans le voisinage. Sa petite flotte était 
mouillée à l'entrée de la baie de Gaspé, lorsque 
le vent souffla avec tant de violence qu'un de 
ses navires perdit une ancre. " Pour ce, " dit-il, 



92 La Gaspésie 



. ** nous fat besoin passer plus outre en ce fleuv^e, 
quelques sept ou huit lieues pour gagner un 
bon port, où il y eût bon fond lequel nous 
avions été découvrir avec nos barques ; et, pour 
les mauvais temps, tempête et obscurité qu'il 
fit, demeurâmes en ce port jusqu'au vingt» 
cinquième, sans pouvoir sortir." 

" Cependant nous vîmes une grande multi- 
tude d'hommes sauvages qui péchaient des 
tombes, ^ desquels il y a grande quantité ; ils 
étaient environ quarante barques, et, tant en 
hommes, femmes qu'enfants, plus de deux 
cents, lesquels, après qu'ils eurent conversé en 
terre avec nous, venaient privément au bord 

de nos navires avec leurs barques 

Ils n'ont autre demeure que dessous ces bar- 
ques, lesquelles ils renversent et s'étendent sous 
icelles, sur la terre sans aucune couverture. " 

Avant de quitter le port, Cartier voulut plan- 
ter une croix, sur la pointe de sable qui en 

1 Selon Hakluyt, ce sont des maquereaux. 



La Gaspésie 93 



ferme l'entrée. " Le vingt-quatrième jonr de 
juillet, " dit-il, " nous fîmes faire une croix, 
haute de trente pieds, sur la pointe de l'entrée 
de ce port, au milieu de laquelle mîmes un 
écusson relevé avec trois fleurs de lis, et dessus 
était en grosses lettres entaillées en du bois : 
Vive le Eoi de France. Et après, la plantâmes 
en leur présence sur la dite pointe. Et, l'ayant 
levée en haut, nous agenouillons tous, ayant les 
mains joint es.. de laquelle chose ils s'émer- 
veillaient beaucoup. " 

Cartier avait choisi un site admirable pour y 
arborer l'étendard sacré delà foi. Erigé pour la 
première fois dans la Nouvelle-France, la croix 
dominait d'un côté sur la magnifique baie de 
Gaspé, et, de l'autre, sur ce beau port, où, bien 
des fois, depuis, les bâtiments français et anglais 
sont venus chercher un abri contre les fureurs 
de la tempête. Les G-aspésiens parurent cepen- 
dant s'inquiéter de cette prise de possession, 
car, lorsque les marins français furent retournés 



94 La Oaspésie 



à leurs navires, un capitaine sauvage, accom- 
pagné de ses trois fils et de son frère, vint 
protester contre l'occupation de son pays ; c'est 
du moins ce que comprit Cartier. Vêtu d'une 
vieille peau d'ours, le chef se leva avec dignité 
dans son canot, et fit une longue harangue, 
durant laquelle, tantôt il montrait la croix, 
tantôt il étendait la main vers les terres voisines, 
comme pour déclarer qu'elles lui appartenaient. 
Quand il eût péroré à sa fantaisie on l'attira, 
ainsi que ses compagnons sur un des navires, 
où, après lui avoir remis quelques présents, 
Cartier lui expliqua qu'il désirait mener en 
France deux de ses fils. Pour les engager à 
faire ce voyage, on revêtit chacun d'eux d'une 
chemise et d'un sayon de couleur ; on leur mit 
sur la tête une toque rouge et on leur passa 
au cou une chaîne de laiton. Ainsi affublés, les 
jeunes gars ne pouvait plus contenir leur joie ; 
et, sous l'inspiration du moment, ils consentirent 
à suivre leurs magnifiques patrons. Taiguragny 
et Domagoya distribuèrent leurs vieux habits 



La C'aspésie 95 



à leurs parents ; le lendemain, ils faisaient leurs 
adieux et laissaient leur sauvage patrie, pour 
aller visiter le beau pays de France. 

Lorsque, l'année suivante, le navire de Car- 
tier débouquait du canal qui court entre l'île 
d'Anticosti et la côte du nord, pour entrer dans 
le grand fleuve, les deux jeunes gaspésiens, 
se balançant dans les haubans, saluaient la 
chaîne bleuâtre des montagnes du sud, aux cris 
joyeux de Honguedo ! Honguedo ! Malgré les 
splendeurs qu'ils avaient entrevues dans les 
villes européennes, ils portaient leurs regards 
avec bonheur vers la terre de leurs ancêtres. 
Et ils avaient le droit de la contempler avec un 
juste orgueil, car la France ne leur avait rien 
offert de plus majestueux que les monts Notre- 
Dai. e, de plus noble que la baie de Gaspé, de 
plus beau que le bassin sur les eaux duquel ils 
avaient souvent, dans leur enfance, poussé le 
léger canot de leur père, le vieux chef de 
Honguedo. 



96 La Gaspésie 



Comme il y a déjà trois cents ans que ces 
faits se passaient, et qu'ils ont perdu l'attrait de 
la nouveauté, il sera peut-être mieux de laisser 
le seizième siècle pour rentrer dans le dix- 
neuvième. 

Pendant notre visite aux fourneaux, le vent 
a changé de direction, de sorte que nous pou- 
vons en profiter pour retourner au mouillage 
, de Douglastown. Cette partie du voyage 
est rendue peu agréable par quelques fortes 
ondées ; cependant nous oublions presque ce 
contretemps, en prêtant l'oreille à la belle voix 
d'un de nos bateliers, qui répète avec goût 
quelques chants mélancoliques de la vieille 
Irlande. Né dans la Graspésie ce jeune homme 
les a reçus de ses parents, et il les conserve 
comme de précieux souvenirs de la terre que 
ses pères ont habitée. 

La pluie continue à battre le pont de la 
goélette, et nous nous félicitons de nous être 



La Gaspésie 91 



mis à l'abri, lorsqu'un sauvage, grimpant par 
dessus le plat-bord, se présente au milieu de 
nous ; il balbutie quelques mots, moitié fran- 
çais, moitié anglais, qui, mal articulés, ne peu- 
vent guères nous, expliquer l'objet de sa visite. 
M. F. est heureusement muni d'une assez 
bonne provision de micmac, et il s'en sert pour 
questionner notre homme. Après un long inter- 
rogatoire, on conclut qu'une femme sauvage 
est malade, tout près du lieu que nous venons 
de quitter, dans le port de Gaspé ; en vrais 
Micmacs, pour envoyer chercher un prêtre, ses 
amis ont attendu le jour et le moment où le 
vent favorable allait engager le capitaine V. à 
lever l'ancre. — " Où est la malade ! " — •' OuUa," 
répond Alguimou, étendant le cou, comme une 
tortue qui veut reconnaître le terrain ; " OuUa," 
repète-t-il en recommençant sa pantomine. — 
" Ce doit être à une bonne distance," remarque 
M. F. ; " oulla signifie là-bas ; et, chez eux, 
là-bas veut dire qu'il faut aller plus ou moins 

E 



9& La Gaspéfie 



loin, selon que le cou est plus ou moins tendu. 
Or vous voyez qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour 
se l'arracher du milieu des épaules. " Monsei- 
gneur de Sidyme se décide à aller administrer 
la confirmation à la malade ; il est accompagné 
de messieurs F. et Montminy, dont les services 
sont requis en même temps. Ils ne reviennent 
de leur excursion que tard dans la soirée. 

Jr.in, 28. 

De grand matin, la Sara s'ébranle pour quit- 
ter la baie de &aspé. Dans sa course autour 
de la pointe Saint-Pierre, elle est serrée de 
près par un cul-de-poule américain ; les deux 
goélettes se penchent, étendent leurs longues 
voiles, et glissent sur les flots comme des 
oiseaux de mer. On les dirait douées d'intelli- 
gence, tant elles semblent faire d'eflTorts pour se 
devancer l'une l'autre, tant elles paraissent se 
passionner dans la lutte ; chacune met dehors 
oute sa puissance de vitesse^ pour ne point 



La Oaspésie 99 



céder à sa rivale. La course se termine près du 
village de la Malbaie, où les deux concurrentes 
viennent s'arrêter bord à bord, sans que Tune 
puisse réclamer l'avantage sur l'autre. 

La chapelle de la Malbaie est bâtie sur un 
coteau qui domine le village, et d'où la vue 
s'étend au loin sur la mer. Vers l'ouest, une 
terre basse, coupée par un barachois et offrant 
quelques habitations éparses, forme le fond de 
la baie, qui a une lieue de longueur sur trois 
lieues de largeur. A l'autre bord de cette belle 
nappe d'eau, se dressent des montagnes brisées, 
au-dessus desquelles s'élève le mont Sainte- 
Anne, et dont les derniers contreforts forment 
l'île de Percé et celle de Bonaventure. 

Cette baie a porté dans l'origine le nom de 
baie des Molues ou Morues, parce que ce poisson 
s'y prenait en abondance par les pêcheurs bas- 
ques, normands et bretons. Les anglais ont 
changé les mots, baie des Molues, en Molue bay^ 



100 LêU Oiupésie 



puis en Malbay ; ce dernier nom a été accepté 
par les pêcheurs français du pays, et aujourd'hui 
il est le seul qui soit généralement connu. 

Nous sommes reçus chez Guillaume Girard, 
premier marguillier du lieu, quoique encore 
protestant. Girard est un des plus riches 
pêcheurs de U Malbaie, Arrivé pauvre de l'île 
de Jersey, à force d'activité et d'industrie, il est 
parvenu à réaliser une petite fortune. Outre 
ses propriétés foncières, il possède dix-sept 
berges, qui depuis le printemps ont déposé sur 
ses vignots mille quintaux de morue. La morue 
est fort abondante dans les eaux voisines ; 
souvent elle s'y jette en si grande quantité, 
qu'elle est poussée au rivage. Dernièrement on 
en a trouvé des masses considérables, qui, en 
poursuivant» le capelan, s'étaient aventurées 
dans la rivière de la Malbaie, et étaient restées 
à sec sur le cable. 

Comme cette mission est peu étendue, nous 
en repartons le même jour pour Percé. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 



^reê et ses souveziirs historiques — La fête de Saint-Pierre — L'hiver et le 
printemps à Percé — La moruo marchande et la morue de r^ection — 
La maison Bobiii — La Table de Bolland — L île da Percé, et sa répu- 
blique — Les chercheurs d'œufs — Départ — Ile de Bonaventure. 



Bâti sur deux anses, que sépare le Mont-Joli, 
le village de Percé se présente fort bien, et de 
fait le district de Gaspé» n'offre rien de plus 
pittoresque. En dédoublant le cap Bérée, nous 
apercevons l'anse du nord-ouest qui se déploie 
devant nous. Au rivage, sont les nombreuses 
embarcations employées pour la pêche ; sur la 
terre, le premier plan est occupé par les chafauds 
et de longs vignots ; au-delà sont les habitations 
dont chacune est environnée d'un petit champ, 
en arrière, sur une colline, sont placés l'église 



* 



102 La Oaspésie 



et le presbytère. Le terraia s'élève graduelle- 
ment, à mesure qu'il s'éloigne de la mer, et 
déroule à la fois toutes les parties de ce tableau, 
encadré par un demi-cercle de montagnes, au- 
dessus desquelles se dresse la Table de Rolland 
ou le mont Sainte- Anne. Plus près de nous, est 
l'île de Percé dont les deux arches se dessinent 
sur l'azur de la mer ; on dirait les restes d'un 
pont bâti par une race de géants, pour unir l'île 
de Bonavent^re au Mont-Joli, dont le beau 
plateau vert s'incline légèrement vers l'anse. 



Sur la crête du Mont-Joli, un groupe nom- 
breux d'hommes et de femmes paraît occupé à 
nous souhaiter la bienvenue ; quelques hourrahs 
parviennent faiblement jusqu'à nous ; une 
fumée blanchâtre jaillit en tourbillonnant, et le 
grondement du canon, répété puisamment par 
les échos, porte l'épouvante au milieu des habi- 
tants ailés du cap Percé, qui s'élèvent par 
nuages et remplissent l'air de leurs cris aigus. 



La Gaspésie 103 



A peine avons-ncus jeté l'ancre, qu'une cha- 
loupe de la douane arrive près de la goélette, 
. pour conduire à terre l'Evêque et sa suite. Le 
prélat est reçu au rivage par la population 
entière, qui se presse autour de lui pour 
demander sa bénédiction. 



A l'exception de monseigneur Turgeon, aucun 
de nous n'a encore passé une nuit à terre, depuis 
notre départ de Québec. Nous allons enfin être 
hébergés, et la nuit et le jour, dans le presby- 
tère de Percé Quand on n'en a pas fait l'expé- 
rience, l'on ne saurait se figurer combien il est 
doux, après avoir été bercé par les vagues 
pendant deux semaines, de tomber dans un lit 
où l'on peut sommeiller en paix, sans craindre 
d'être jeté sur le plancher par un caprice du 
vent ou de la mer. 

La maison du missionnaire est suffisamment 
spacieuse pour un homme qui n'est pas exposé 



104 La Gaspésie 



à recevoir de visites. L'église, édifice de bois, 
est assez commode à rintérienr, mais défignrée 
à Textérieur par un maussade clocher, que 
couronne une boîte faite sur le plan d'un bonnet 
quarré. Près du flanc de l'église, un mamelon 
de forme régulière s'élève à une trentaine de 
pieds de hauteur ; il sert de piédestal à une 
grande croix, sons l'ombre de laquelle viennent 
reposer après la mort les catholiques de Percé. 
Gomme en creusant au pied du mamelon, l'on 
a trouvé des objets qui n'ont dû servir qu'à des 
sauvages, l'on a cru qu'il avait été élevé pour 
rappeler la mémoire de quelque capitaine re- 
nommé des temps anciens. 

Percé fut visité en 1534 par Jacques Cartier, 
qui donna le nom de cap des Prés, soit au cap 
Percé, soit au Mont-Joli. Depuis la fin du 
seizième siècle, ce lieu n'a cessé d'être fréquenté 
par les pêcheurs français, qui y prenaient le 
poisson en abondance et y trouvaient de grandes 



La Oaspésie. 105 



commodités pour le faire sécher. Il est même 
très-probable qu'ils y allèrent à la suite du 
voyage de Cartier. Après la fondation de 
Québec, Ohamplain, à plusieurs reprises, envoya 
des chaloupes à Percé, soit pour obtenir des 
provisions, soit pour faire passer en France des 
lettres ou des messagers par les derniers na- 
vires de pêche. 

liC sieur Nicolas Denys ayant obtenu de la 
compagnie de la Nouvelle-France toutes les 
côtes qui bordent le golfe Saint-Laurent, depuis 
Ganseau dans TAcadie jusqu'au cap des Eosiers, 
visita cette portion de ses domaines et essaya 
de la faire valoir ; il envoya quelques navires 
à Percé, mais sans retirer beaucoup de profit 
de ces voyages, parce qu'il ne pouvait surveiller 
ses employés. Ses affaires allèrent si mal, qu'il 
fut ruiné. Alors le gouvernement français, pour 
le tirer d'embarras et pour satisfaire aux justes 
demandes de plusieurs armateurs, fit rentrer 



106 La Gaspésie 



dans le domaine royal cette immense étendue 
de pays, et en compensation accorda à son fils, 
Richard Denys de Fronsac» des terres dans la 
baie et sur la rivière de Miramichi. Plus tard, 
le sieur de Fronsac obtint la concession de 
Percé et du territoire' avoisinant, où il attira 
sept à huit familles qui s'y arrêtèrent ; mais 
cette f)etite population était à peine perceptible 
pendant Tété, au milieu des cinq ou six cents 
hommes qui se rendaient à Percé pour y faire 
la pêche. 

Monseigneur de Laval crut devoir s'occuper 
des besoins spirituels de cette portion éloignée 
de son troupeau ; en 1678, il chargea de cette 
mission les Pères Bécollets, qui bâtirent une 
chapelle à Percé même, et une autre à l'île de 
Bonaventure sous le vocable de Sainte-Olaire. 
Aux deux premiers missionnaires, succéda, en 
1676, le P. Chrétien LeOlercq, qui a écrit sur 
le Canada, deux ouvrages, aujourd'hui fort 



La Gaspésie 107 



rares, La Gaspésie et Le Premier Etablissement 
de la Fçi dans, la NouveUe-France. 

Après qne Guillaume d'Orange se fut emparé 
de la couronne de son beau-père, JacqujBS II, 
des armateurs anglais profitèrent des troubles 
soulevés à cette occasion, entre la France et 
l'Angleterre, j)our détruire les établissements 
français en Amérique et essayer de s'emparer 
du* Canada. Percé fut attaqué à Timproviste. 
Le P. JumeaU; récollet, raconte cet épisode de 
l'histoire de la Gaspésie, qui se passait au mois 
d août 1690. 

•' Deux frégates anglaises," écrivait-il, "paru- 
rent sous le pavillon de France, à la rade de 
l'île Bonaventure, et par ce stratagème se 
saisirent aisément de cinq navires pêcheurs, 
dont les capitaines et les équipages, alors 
entièrement occupés à la pêche, furent obligés 
de se sauver à Québec, parce qu'ils n'étaient 
pas en état de se défendre. Les ennemis de 



1Û3 La Gaspésie 



l'état ayant tenté une descente à terre 

pillèrent, ravagèrent et brûlèrent les maisons 
des habitants, qui sont bien au nombre de huit 
ou dix familles, et qui pour la plupart s'étaient 

déjà réfugiés dans les bois Je frémis 

d'horreur au simple souvenir des impiétés 

que ces scélérats commirent dans notre église, 
qui leur servait de corps-de-garde. Ils brisèrent 
et foulèrent aux pieds nos images ; les tableaux 

de la sainte Vierge et de saint Pierre furent 

tous deux criblés de plus de cent cinquante 

coups de fusil Pas une croix n'échappa à 

leur fureur, à la réserve de celle que j'avais 
autrefois plantés sur la Table à BoUand, qui, 
pour être sur une montagne de trop difficile 
accès, subsiste encore à prédent toute seule, 
comme le monument sacré de notre christianis- 
me Ils mirent le feu aux quatre coins de 

notre égUse, qui fut bientôt réduite en cendres, 
de même que celle de notre mission en l'île de 
Bonaventure." 



La Gaspésie 109 



Juin» 29. 

Ainsi, il y a déjà bien longtemps que la 
première chapelle de Percé, placée sons la 
protection de saint Pierre, était détruite par 
des anglais ; deux ou trois autres chapelles 
l'ont, tour à tour, remplacée, et, chaque année, 
malgré tous les changements, la fête du grand 
apôtre s'est célébrée ici avec une joie ordinai- 
rement vive, et souvent bruyante. Aujourd'hui, 
que la solennité est rehaussée par la présence 
d'un évêque et de plusieurs prêtres, l'église est 
envahie par une foule compacte de fidèles, 
désireux de fêter leur patron et d'assister aux 
exercices de la visite épiscopale. 

Pendant l'hiver. Percé est un village isolé, 
renfermant environ cinq cents âmes ; la popu- 
lation est composée de Canadiens, de Jersiais et 
d'Irlandais. Comme ce poste est à cent cin- 
quante lieues de Québec, pendant la saison des 
frimas et des glaces on n'y reçoit qu'une seule 



110 La Onspéêie 



fois des nouvelles de l'étranger ; elles sont ap- 
portées par un courrier, chargé de communi- 
quer les révolutions du monde civilisé aux 
habitants de cette plage endormie. Toute la 
nature y paraît alors accablée par le sommeil 
de la mort ; le commerce est enseveli sous des 
amas de neige, qui ne disparaissent qu'au mois 
de mai ; des bancs de glace s'accumulent près 
du rivage et s'étendent au loin sur la mer ; des 
vents lourds et froids soufflent constamment. 
Mais, dès les premiers jours de juin, l'aspect a 
complètement changé ; des goélettes et des 
navires arrivent chargés de marchandises ; ils 
versent sur le rivage une population nouvelle, 
qui apporte la vie et le mouvement. Les achats 
se font, les marchés se concluent, les embarca- 
tions soi^t gréées pour la croisière, les rets et 
les seines se déroulent sur le rivage ; au milieu 
des hommes occupés de leurs préparatifs, toui- 
billonne la cohue des enfants, des chiens et des 
flâneuses. Au-dessus du bruit discordant des 



La Gaspésie 111 



voix humaines et canines, domine la voix solen- 
nelle de la «ler, battant en mesure contre les 
falaises du cap Percé et du Mont-Joli. Bientôt 
de nombreuses berges sont poussées au large, 
pour recueillir les richesses de la mer. Pendant 
toute la journée, le pêcheur est occupé sans 
relâche à tendre ses lignes, à les retirer, à arra- 
cher les hameçons du gau de la gloutonne 
morue. Il n'a pas le temps de songer à prendre 
le repas du midi ; il se permet seulement, 
lorsque la faim se fait sentir, de rompre un 
morceau de pain, qu^il avale tout en continuant 
son travail. 



Au coucher du soleil, les berges se dirigent 
vers la terre. Si le temps est calme, des chants 
joyeux accompagnent le bruit cadencé des 
rames. Le vent souffle-t-il ? Sur tous les points 
de rhorison, vous apercevez des taches blanches 
se croisant, s'éloignant se rapprochant ; tantôt 
elles se cachent, tantôt elles reparaissent bril- 



112 La Oaspésie 



lantes sur le dos de la vague. Elles grossissent ; 
des cris de joie annoncent la renti^e au port ; 
les berges vont se ranger auprès des chafauds, 
pour y décharger le produit de la pêche, et le 
pêcheur descend à terre, ravi d'avoir ses cou- 
dées franches, après être resté pendant toute 
une journée, resserré dans Tétroit espace de sa 
nacelle* 

Alors commence le travail des gens de terre ; 
hommes^ femmes et enfants s'occupent à piquer 
la morue, à la décoller, à la trancher, à la saler ; 
il leur faudra, dans les semaines suivantes, Té- 
tendre, la piler, et lui faire subir de nombreuses 
manipulations, avant qu'elle puisse mériter le 
titre de morue sèche. 

» 
La morue sèche est ou marchande ou de réfeo 

tion, suivant qu'elle a été traitée avec plus ou 
moins de soin. On dit que la morue est mar- 
chande, lorsque, après la préparation, la chair 
ne présente ni taches, ni coupure, ni meurtris- 



La Gaspésîe 118 



sure ; elle se vend plus cher que l'autre, et est 
destinée aux marchés du Brésil, de l'Espagne et 
de ritaKe. La morue de réfection est gardée 
pour le Canada et les Indes Occidentales. Elle 
forme la principale nourriture du pêcheur gas- 
pésien ; il laissera de côté la morue marchande, 
comme trop insipide, et choisira pour son dîner 
celle dont la chair tachetée dénote que les 
mouches y ont déposé leurs œufs. Ces matières 
étrangères produisent de la fermentation dans 
les parties voisines et leur donnent un goût plus 
piquant. 

La morue verte ne s'apprête qu'en automne, 
quand les pluies deviennent trop fréquentes, 
pour qu'on puisse la faire sécher ; on se con- 
tente de l'ouvrir, de la décoller, de la nettoyer 
et de la saler ; elle est alors prête à être empa- 
quetée. 

Malgré l'abondance de la morue, il arrive 
souvent que des familles du pays n'ont pas de 



114 La Gaspésie 



poisson pour le carême. Gomme des navires 
demeurent à la côte aussi longtemps que le 
permet la saison, les pêcheurs leur fournissent 
de la morue jusqu'au dernier moment, dans 
Tespérance qu'il restera toujours assez de temps 
pour faire les provisions de la maison. Mais 
les approches de l'hiver, qui forcent les bâti- 
ments de commerce à s'éloigner, obligent les 
pêcheurs à mettre leurs berges en lieu de 
sûreté ; et de la naît la disette de poison, parmi 
ceux qui en fournissent abondamment aux pay& 
étrangers. 

Trois compagnies occupent une large part 
du commerce de poisson, .dans le district de 
Gaspé ; ce sont les maisons Eobin, Janvrin, 
Buteau et LeBouthillier. MM. LeBouthillier et 
Buteau se sont associés depuis peu d'années. 
Le chef-lieu de leurs opérations est à Percé, d'où 
ils exportent surtout la morue de réfection. M. 
LeBouthillier dirigeait auparavant dans ce pays 
les affaires de la maison Robin. 



La Gaspésie 116 



Il y a soixante ans, un jeune homme de 
Jersey, nommé Charles Robin, vint s'établir à 
Percé, où il n'y avait encore que quelques 
habitants. A l'intelligence et à l'activité de ses 
compatriotes, il joignait une instruction supé- 
rieure. Il s'engagea avec succès dans le com- 

» 

merce du poisson, et ses affaires s'étendirent 

graduellement. Autour de son établissement, 
se réunirent plusieurs jersiais, ainsi que quel- 
ques familles irlandaises, canadiennes et aca- 
diennes. 

Percé prenait un accroissement rapide. Vers 
1808 et 1809, lorsqu en Europe la population 
des campagnes, arrachée aux travaux de l'agri- 
culture, se portait en masse dans les camps, le 
prix des vivres devint très-élevé ; la' morue 
se vendit alors jusqu'à six louis le quintal. 

Aussi les profits du commerce furent si consi- 

* 

dérables pour M. Charles Eobin, qu'il ne savait 
plus où placer ses capitaux. Il s'associa ses 
neveux, qui avaient les goûts et les talents de 



116 La Gaspésie 



leur oncle et qui continuèrent les affaires. 
Quoiqu'il soit mort depuis dix-neuf ans, les 
opérations de la compagnie sont encore con- 
duites dans le même esprit qui a présidé à sa 
formation. 



Cette maison possède trois grands établisse- 
ments, un à Percé, un à Grande-Eivière et le 

à 

principal à Paspébiac. Aucun des propriétaires 
ne réside sur les lieux. M. Philippe Robin 
voyage en France et en Italie ; de là, par lettres 
il communique ses plans et ses ordres,, que M. 
Jacques Eobin, résidant à Jersey, est chargé de 
faire exécuter. Dans le district de Gaspé, les 
affaires sont dirigées par six commis, placés 
deux par deux. Ces employés doivent être 
célibataires, ou bien, s'ils sont mariés, ils ne 
doivent point avoir leurs femmes auprès d'eux. 
On leur a imposé un règlement très-sévère, 
entrant dans les plus minutieux détails de la 
conduite à tenir, et spécifiant même les plats 



La Gruspésie 117 



qui, chaque jour, doivent être servis à la table. 
Si ce règlement était fidèlement observé, leur 
cuisine ne serait pas dispendieuse. Quoique les 
émoluments des commis soient faibles, jamais, 
cependant, maître n'a été mieux servi que ne 
le sont MM. Robin. Choisis vers l'âge de qua- 
torze ans, et formés pendant quelque temps 
auprès des chefs, ces employés sont envoyés 
dans les établissements de Gaspé, où les inté- 
rêts de la compagnie semblent s'identifier avec 
les leurs. Tous les deux ans, un des commis 
de chaque magasin va passer l'hiver à Jersey, 
afin de rendre compte de l'état des affaires. 

Un des grands principes de MM. Robin est 
de ne permettre aucune innovation. L'on rap. 
port^ bien des traits de leur attachement à 
l'ordre établi; je n'en citerai qu'un. Leurs 
navires de cabotage doivent se terminer en cul- 
de-poule ; il y a peu d'années, leur principal 
charpentier, faisant un brick pour le service de 



118 La Gaspésie 



la côte, crut devoir lui donner une poupe quar- 
rée, parce que le bois qu'il employait favorisait 
cette forme. Quelques mois après, il reçut l'ordre 
de le défaire, et de le rebâtir à poupe allongée ; 
les chefs joignaient une injonction sérieuse de 
conserver rigoureusement les anciens usages. 



Après les offices de la fête de saint Pierre, 
nous allons visiter la Table de Eolland; une 
gorge profonde nous conduit jusqu'au plateau 
qui la couronne. Le sommet de cette montagne 
est à douze cent trente pieds d'élévation au- 
dessus du niveau de la mer. On peut le dis- 
tinguer à une distance de quarante milles, 
lorsque le temps est clair ; aussi de ce point 
élevé la vue est magnifique. Le regard plonge 
sur Percé avec ses vignots, ses maisons, ses 
deux anses bordées de berges, sur le Mont-Joli, 
le cap Percé et l'île de Bonaventure, humble- 
ment couchés au pied du géant. Vers la droite, 
une ligne bleuâtre se confond avec la mer, et 



La Gafipésie 119 



marque la direction que suit la côte, depuis la 
grande Rivière jusqu'à la pointe au Maquereau ; 
sur la gauche, la vue embrasse la Malbaie, ainsi 
que la baie de Gaspé, et va se reposeï sur les 
hauteurs du Fourillon. Le sommet de la. Table 
de Rolland forme un plateau dont une partie 
est unie, dépouillée d'arbres et couverte d'une 
herbe épaisse. Ce tapis vert est diapré de mo- 
destes fleurs, parmi lesquelles s'est glissée la 
blanche primevère trouvée par le botaniste 
Michaux, sur les bords du lac Mistassin. 

Nous revenons de notre excursion aérienne 
assez tôt pour rencontrer, à la table de M. 
Montmiuy, le représentant du comté de Gaspé, 
M. LeBouthillier, homme distingué par son 
urbanité, son activité et ses connaissances. 
Suivant lui le comté possède environ six cents 
berges de pêche ; les profits sont tels, à certaines 
époques que vers la fin de juin, dans le seul 
port de Percé, la valeur du poisson qui se prend 
chaque jour est d'environ cinq cents louis. 



120 La Gaspésie 



Des fenêtres dn presbytère, Ton aperçoit clai- 
rement le plateau verdoyant de l'île de Percé. 
Il est semé de points brillants, tantôt station- 
naires, tantôt mobiles; ce sont les habitants ailés 
de ce lieu, les uns couvant leurs œufs dans la 
sécurité la plus profonde, les autres veillant 
sur la famille nouvellement éclose. Cette ville 
aérienne se divise en deux quartiers bien dis- 
tincts, celui des cormorans et celui des goélands. 
Si un individu d'une des tribus ose franchir la 
limite assignée à ceux de sa plume, cet empié- 
tement n'est jamais toléré en silence. Un cri 
formidable, formé de milliers de' cris, retentit 
dans les airs, et se fait entendre quelquefois à 
la distance de plusieurs milles ; une nuée, sem- 
blable à un brouillard épais de neige, s'élève 
au-dessus du camp souille par la présence de 
l'étranger. Les envahisseurs sont-ils nombreux ; 
une colonne se détache de la masse des habi- 
tants du territoire menacé, et, décrivant un 
demi-cercle, va attaquer les ennemis sur les 



La Gaspésie 121 



derrières. Comme les défenseurs de la patrie 
sont toujours forts sur le sol natal, les étrangers 
doivent céder et déguerpir devant les coups de 
bec et les malédictions de leurs adversaires. 
Cette petite guerre entraîne de fréquents com- 
bats, car à peine se passe-t-il un qnart-d'heure, 
sans que des cris aigus nous avertissent que la 
discorde à lancé ses brandons parmi la gent 
volatile. 



Les deux républiques, dont le territoire réuni 
couvre environ deux arpents en superficie, 
étaient autrefois protégées par l'escarpement 
de leur rocher, et vivaient à l'abri des incur- 
sions de l'homme. Le nid paternel se léguait 
de génération en génération ; le goéland et le 
cormoran élevaient leurs enfants, au lieu où ils 
avaient eux-mêmes becqueté la coquille pour 
se glisser dans le monde. Ce monde cependant 
changeait autour d'eux ; c'était bien toujours le 

même ciel ; c'était bien la même mer se brisant, 

F 



122 La Gaspésie 



furieuse, contre les solides fondements de leur 
citadelle, et roulant des montagnes d'eau sur 
les rivages des deux anses. Mais, là-bas, à 
quelques centaines de toises, le monde n'était 
plus le même. La forêt était tombée ; des 
fumées s'élevaient au-dessus de quelques ca- 
banes habitées par l'homme blanc ; la grève 
avait cessé d'être solitaire; les vagues soule- 
vaient des embarcations, à la coque noire, aux 
ailes blanches et aux longs mâts. La répu- 
blique était menacée ; ses lieux de pêche étaient 
envahis par des barbares, qui plus d'une fois 
firent couler le sang des anciens possesseurs 
de l'île. 



Du moins, s'il fallait aller chercher le poisson 
à une plus grande distance, cormorans et goé- 
lands le pouvaient encore manger en paix, au 
sommet inaccessible de leur rocher. Trompeuse 
sécurité ! pour les goélands, comme pour les 
hommes, il n'est rien d'immuable sur la terre. 



La Guspéne 123 



Vers l'an 1805, quelques milliers d'années après 
rétablissement en ce lieu d'un descendant du 
premier goéland, deux hardis pêcheurs se déter- 
minèrent à escalader cette forteresse, jusqu'alors 
réputée inexpugnable. 



L'île de Percé paraît avoir autrefois été liée 
avec le Mont-Joli ; elle n'en est séparée que 
par un étroit canal, qui assèche à basse mer* 
La longueur du plateau est d'environ huit 
arpents, et sa largeur n'est guère que de soixante 
à quatre-vingts pieds. Dans tout son pourtour, le 
rocher n'est qu'une falaise continue, dont la 
hauteur moyenne est de deux cent quatre-vingt- 
dix pieds. L'œil perçant des deux pécheurs 
avait souvent mesuré toutes les difficultés qu'ils 
rencontreraient à escalader cette muraille, pour 
arriver jusqu'au sommet. Un seul point leur 
présentait une chance de succès. Près d'une 
des arches, à quarante pieds de la base, le 
rocher fait une saillie, au-dessus de laquelle la 



124 La Gaspésie 



falaise rentre un peu, et offre quelque facilité à 
celui qui la voudrait gravir. Mais cette route 
était trop douce pour les alertes pêcheurs ; ils 
en choisirent une autre, propre à décourager 
un chamois. Des rames, fortement liées en- 
semble, sont appliquées contre la face du rocher. 
Au moyen de cette échelle improvisée, ils fran- 
chissent la partie la plus ardue de la montée ; 
puis, s'attachant aux anfractuosités de la pierre 
et se soulevant à l'aide des arbrisseaux qui 
prennent racine dans les fissures, ils parvien- 
nent jusqu'au plateau. 

Pour Duguay et Moriarty, ce fut un beau 
jour que celui où ils purent se glorifier d'être 
arrivés les premiers au sommet de l'île de Percé. 
Il existait bien une vague tradition qu'à cer- 
taines époques, un jeune homme aux formes 
herculéennes, à l'allure surhumaine, avait paru 
sur le cap ; mais ces rêveries superstitieuses ne 
servaient qu'à donner un nouveau relief à la 
hardiesse des simplefe mortels, qui avaient osé 






La Gaspésie 125 



braver le Q-énie du cap Percé, jusques daas 
son aire inaccessible. 

Oe que l'amour de la gloire avait fait entre- 
prendre à ces deux hommes, Tesprit d'intérêt 
et d'imitation le fit ensuite tenter à beaucoup 
d'autres ; une fois la marche tracée, la moitié 
des difficultés s'évanouissait. Les nouveaux 
venus toutefois crurent devoir prendre la route 
regardée comme trop facile par leurs devan- 
ciers. Tous les ans, quelques jeunes gens 
allaient enlever les œufs, et ramasser la plume 
des habitants du rocher. 

D'abord la présence de l'homme eflFrayait si 
peu les oiseaux, que, pour arriver aux œufs, il 
fallait pousser la mère hors de son nid. Plus 
tard, la fréquence des visites avait fini par effa- 
roucher les goélands et les cormorans, et mena- 
çait de les éloigner de leur antique empire ; 
heureusement, un règlement, fait par les magis- 
trats du district de Gaspé, a depuis quelques 



126 La Gaspésie 



semaines, rétabli les habitants du cap Percé 
dans la jouissance paisible de leur domaine. 

La pitié pour les opprimés n'était cependant 
pas le motif qui portait à les protéger ; il s'agis- 
sait plutôt de l'intérêt des oppresseurs. En effet, 
lorsqu'une brume épaisse se répand sur la mer 
voisine, comme cela arrive fréquemment, les 
cris des oiseaux du cap servent à guider les pê- 
cheurs surpris au large par l'obscurité, et à leur 
indiquer le gisement des terres. Les services 
rendus dans ces occasions, étant nombreux et 
importants, devaient engager à mettre un terme 
à la destruction de serviteurs si utiles à la 
communauté. 

D'ailleurs ces ascensions hasardeuses expo- 
saient inutilement la vie d'un grand nombre de 
jeunes gens, qui les entreprenaient avec plus 
de courage que de prudence. L'année dernière, 
un de ces braves fut précipité d'une hauteur de 
près de cent pieds, par la chute d'une pierre. 



La Gaspésie 127 



SUT laquelle il venait de sauter. Accourus à son 
secours, ses compagnons ne relevèrent qu'un 
cadavre tout broyé. 

Cette année, un jersiais a perdu la vie, en se 
risquant à enlever des œufs, sur une pointe de 
rocher, à l'île de Bonaventure. Une corde 
passée sous les bras, il s'était fait descendre 

jusque vis-à-vis des nids qu'il voulait spolier. 
Tandis qu'il se hâtait d'emplir son panier, la 
corde, rongée par le frottement sur une saillie 
du roc, se rompit, et laissa tomber l'imprudent 
dénicheur, qui se brisa la tête contre les pierres 
du rivage. 

La témérité n'est pas toujours punie avec la 
même sévérité. Tranquille Duguay, dont le 
nom vient d'être mentionné, désirait enlever les 
œufs d'une famille de margots, qui avaient posé 
leur nid dans une cavité, sur la face d'un cap. 
Pour y arriver, il grimpa à une hauteur de cin- 
quante à soixante pieds, au moyen de quelques 



128 La Gaspé$ie 



arbres rabougris et des aspérités de la pierre. 
Comme la mère essayait de se défendre, il la 
saisit d'une main, tandis que, de l'autre, il met- 
tait les œufs dans un sac. L'oiseau, dans ses 
eflPorts désespérés pour se dégager, réussit à 
crever un œil au maraudeur, dont la situation 
devenait fort périlleuse, puisque, par un seul 
mouvement mal assuré, il pouvait être lancé 
dans l'abîme béant sous ses pieds. En dépit de 
la douleur qu'il ressentait, celui-ci conserva son 
sang-froid, maintint sa position, et enleva tous 
les œufs. Puis, tenant toujours son ennemi par 
le cou, il descendit tranquillement au rivage 
par la voie difficile qu'il avait suivie pour 
monter. 

Du côté du Mont-Joli, le cap Percé est coupé 
à pic. Dans cette direction, le plateau se rétré- 
cissant, s'avance de plusieurs pieds au-dessus 
de la mer, et se termine en pointe. " Vous 
voyez cette pointe-là ; " nous disait un vieux 
pêcheur ; eh bien ! il y a ici un ivrogne, qui 



La Gaspésie 129 



monta un jonr sur le cap avec quelques bons 
lurons de son espèce, pour avoir le plaisir de 
s'enivrer là haut. Quand il fut gris, il gagea 
avec ses amis qu'il * irait boire un coup sur la 
pointe du rocher. Il s'y rendit, but un coup, 
chanta le coq, fit trois sauts et s'en retourna, 
sans accident. Le dieu des ivrognes le sou- 
tenait." 

C'était au pied de la falaise, à cinquante 
toises au-dessous de la saillie du rocher, qu'on 
nous rapportait l'escapade du pauvre ivrogne ; 
placés ainsi vis-à-vis de cette muraille lisse, 
droite, surplombant même un peu, nous ne 
pouvions qu'applaudir à la sage décision, prise 
par les magistrats, pour empêcher le retour de 
semblables folies. Mes compagnons de voyage 
et moi, nous nous étions rendus pour visiter les 
arches de l'île de Percé, sous lesquelles quelques 
coupes de rame eurent bientôt conduit notre 
berge. 



xâO La Oaspésie 



Les montagnes voisines, ainsi que les îles de 
Percé et de Bonaventure, sont formées d'une 
pierre très-friable et se décomposant aisément 
à l'air; de sorte que l'action continuelle des 
vents et des flots leur donne avec le temps des 
formes nouvelles et souvent fantastiques. Pous- 
sées avec force entre l'île de Bonaventure et la 
terre ferme, par les vents qui arrivent de la 
pleine mer dans toute leur puissance, les vagues 
minent les rochers lentement, mais sûrement ; 
elles ont déjà creusé ces deux arches, remar- 
quables par leur régularité. Qui sait si, dans 
les siècles passés, des arches semblables n'ont 
pas relié l'île de Percé avec le Mont-Jpli ? Tout 
semble llndiquer; et Denys, qui visitait ces 
lieux, il y a deux cents ans, en était persuadé. 
Lorsqu'il y vint une première fois, il n'y avait 
qu'une arche ; dans un second voyage fait, bien 
des années après, il reconnut que deux autres 
avaient été creusées par la mer. Il raconte 
qu'une de ces dernières disparut, fermée par 
l'éboulement d'une partie du rocher. 



La Gaspésie 131 



Les passages ouverts dans le roc ont à peu 
près vingt-cinq pieds de largeur, vingt pieds 
de hauteur et trente de longueur. Sous l'arche 
principale, des chaloupes peuvent passer en 
tout temps, soit à la voile, soit à la rame ; sous 
l'autre, elles ne flottent que lorsque les eaux 
sont hautes. Les débris de rochers, semés 
alentour, attestent que la mer continue ses em- 
piétements. Un jour, peut-être, les voûtes se 
seront écroulées graduellement, et llle de Percé 
formera trois immenses colonnes^ dont la masse 
rivalisera avec celle des pyramides d'Egypte. ^ 

Jutllpt, t. 

Le port de Percé n'est pas sûr, car il est 
ouvert aux vents du large. Comme il est di- 
visé en deux anses, lorsque les bâtiments sont 
battus par les vagues dans l'une d'elles, ils 
se réfugient dans l'autre pour y chercher un 

1 Une des detuc archei s'est écroulée depuis quelque i années. 



132 La Gaspésie 



abri sous la protection de l'He. O'est le parti 
qu'a pris le capitaine Y., pendant notre absence. 
Nous avions laissé la goélette dans Tause du 
nord*ouest, et nous la trouvons mouillée danis 
celle du sud-est, où elle a été forcée de se retirer 
pour se soustraire à la violence des vents du 
nord. La mer se jette avec fureur sur la grève, 
et rend rembarquement une opération assez 
embarrassante ; mais les pêcheurs de Percé, 
accoutumés à sortir du port dans tous les temps, 
savent surmonter ces difficultés. Nous montons 
dans une berge qui a été tirée à sec; une 
vingtaine d'hommes sont rangés à l'entour, 
prêts à la pousser à l'eau. Les regards fixés 
sur la mer, ils Tétudient et épient le moment 
favorable. " Voilà la bonne lame qui vient," 
s'écrient à la fois plusieurs d'entre eux. En 
effet, une vague énorme se dresse au-dessus de 
celles qui la précèdent ; au moment où elle va 
toucher au rivage, le cri " en avant ! " met les 
pêcheurs en mouvement ; la berge glisse rapi- 



La Oaspésie 133 



dément sur le gravier, la vague la saisit, la sou- 
lève sur son dos écumant, et, en se retirant, 
remporte loin de la terre. 

Six vigoureux rameurs sont à bord ; cepen- 
dant, malgré leurs efiforts, nous avons peine à 
tenir tête au vent et aux courants. Nous attei- 
gnons enfin la Sara, qui danse sur les flots, avec 
toute la légèreté d'une bayadère. Par un gros 
temps, c'est une affaire difficile et périlleuse 
que d'aborder un navire avec une chaloupe ou 
une berge. La petite embarcation doit se couler 
soigneusement sous le vent ; un des rameurs 
saisit le cable qui lui est lancé d'en haut; 
l'équipage veille avec attention, pour empêcher 
qu'une rame, maladroitement posée en travers, 
n'envoie matelots et passagers naviguer avec 
les poissons. Avez-vous réussi à aborder sans 
accident ? alors commence une danse désagré- 
able, qui se compose d'une série de plongeons. 
Pendant un instant, élevé sur la crête d'une 
vague, vous pouvez promener vos regards sur 



1S4 La Gaspésie 



tout le pont voisin ; un moment après, vous des- 
cendez dans un gouffre profond, tandis qu'une 
masse noire se balance au-dessus de votre tête 
et menace de vous écraser sous ses flancs gou- 
dronnés. C*est là-haut, cependant, qu'il faut 
vous hisser. Une échelle de corde vous est 
jetée ; en vous redressant pour la saisir, prenez 
garde qu'un soubresaut de la bprge ne vous 
lance sur un banc de rameur, contre lequel 
vous vous briseriez les côtes. Lorsque la vague 
vouis rapproche du navire, saisissez ce cordage 
qui flotte au vent, et montez bien vite, si la vie 
vous est chère. Qu'une seconde lame survienne, 
pendant que vous avez les mains attachées à 
l'échelle et les jambes retenues dans la cha- 
loupe, c'en est fait de vous : vous serez écartelé 
ou vous tomberez à la mer. Vos pieds se sont- 
ils dégagés à propos? vous voilà suspendu sur 
les flots, forcé pour échapper au péril, de vous 
cramponner à une muraille glissante ; encore 
prendrez-vous un bain froid, en attendant 



La Gaspésie 135 



qu'une main charitable se hasarde à vous tirer 
par-dessus le bordage. Une fois monté, il vous 
'est libre de rire de ceux qui, à votre exemple, 
escaladent les flancs du navire. 

Nous voici enfin à bord, sains et saufs. Pen- 
dant le reste de la journée, la Sara croise péni- 
niblement, contre le vent et la marée dans le 
chenal, d'une demi-lieue de largeur, qui- sépare 
la terre ferme de l'île Bonaventure. Tantôt la 
goélette porte le cap vers les rivages verdoyants 
de l'île ; tantôt, au rauque commandement du 
capitaine V., " paré à virer, mes girçons ! " elle 
est ramenée vers les récifs de Percé, au-dessus 
desquels la vague s'élance, brisée et divisée 
en mille flocons d'écume. 

A la chute du jour, les maisons blanches du 
village sont encore devant nous, quoique déjà 
plus de trente fois nous ayons viré de bord 
pour nous en éloigner. 



136 ta Gaspésie 



Durant le cours de ces évolutions, nous avons 
tout le temps d'examiner Tîle de Bonaventure, 
dont les côtes s'élèvent perpendiculairement à 
une hauteur de deux cents à deux cents cin- 
quante pieds. Ses rochers servent de retraite 
à des familles de goélands, de margots, de cor- 
morans, aussi nombreuses que celles de l'île de 
Percé. Bonaventure n'a que trois quarts de lieue 
en longueur et renferme quinze familles. On 
n'y trouve plus de traces, dit-on, de l'ancienne 
chapelle, dédiée à sainte Claire. 

Denys remarque que, de son temps, l'île de 
Bonaventure était remplie de lièvres, et qu'en 
tendant trente collets le soir, on était sûr d'y 
trouver le lendemain matin, au moins vingt 
prisonniers. Aujourd'hui encore, ils continuent 
d'être fort abondants dans les bois conservés 
sur rUe. 



CHAPJTRE CINQUIÈME 



toL Grande-Riviôre — ^Un sourd — Instruction religieuse — Avantages matériels 
— Un catéchiste — Le naufrage anglais — ^Au pied de la grande échelle 
— ^Pointe-aa-Geniôvre — ^Bichedses de la mer. 



Juillet, 2. 

Au point du jour, nous sommes encore 
près de l'île Bonaventure; heureusement, un 
fort vent du nord-est s'élève tout à coup, et 
nous porte dans l'anse de la Grande-Rivière, 
où nous jetons l'ancre, vers 6 J heures du matin. 
Un coup de canon est tiré pour annoncer notre 
arrivée à M. Montminy, qui nous a laissés dans 
le dessein de nous devancer et de préparer les 
voies; personne ne paraît faire attention au 
signal donné, et nous attendons patiemment 



138 La Caspésie 



qu'on veuille bien s'occuper de nous. Enfin, du 
barachois sort un flette, conduit par un vieil- 
lard, qui fait jouer lentement ses deux rames. 
Nous le hélons à plusieurs reprises ; mais il 
est trop occupé, et ne nous aperçoit qu'au mo- 
ment où sa petite embarcation frappe contre la 
goélette. Comment décrire sa surprise ? Sa tête 
est nue ; ses longs cheveux gris flottent au gré 
du vent, tantôt couvrant sa figure bronzée, 
tantôt se tordant et se dressant comme des ser- 
pents. La bouche béante, les yeux attachés 
sur Mgr. de Sidyme, il s'appuie sur une rame, 
tandis qu'il tient l'autre prête à frapper l'eau, 
au premier moment d'hostilité qu'il remarquera. 
— " M. le missionnaire est-il arrivé ? " — ** Oui, 
oui ; je le sais." — ** A vez-vous eu connaissance 
du prêtre ? " — " Oui, oui, la plus belle voiture." — 
Sans attendre d'autre question et sans donner 
d'explication plus claire, il fait volte-face, et 
mettant en jeu toute la vigueur de ses vieux 
bras, il fuit vers le goulet d'où nous l'avons vu 
sortir. 



La Gaspésie 139 



Au bont d'une demi-heure, une berge nous 
amène des gens plus raisonnables, et le mystère 
qui accompagnait les allures du premier visi- 
teur s'explique. Il avait pris la Sara pour un 
des bâtiments qui font le trafic sur la côte ; sui- 
vant sa coutume, il se rendait à bord pour 
donner et recevoir les premières nouvelles, et 
prendre le petit coup d'eau-de-vie; lorsqu'il 
leva les yeux, il aperçut un évêque avec plu- 
sieurs prêtres, et reconnut sa méprise. Très- 
sourd, il ne put entendre les questions qui lui 
étaient adressées ; mais il s'empressa de porter 
à terre la nouvelle de l'arrivée des étrangers, et 
de faire expédier vers eux la meilleure berge 
de l'endroit. Comme M. Montminy, retardé 
par quelque contretemps, n'est pas encore rendu 
à la Grande-Rivière, personne ne nous y atten- 
dait. 



Ce lieu de pêche, a son barachois et sa rivière, 
dont l'entrée est rendue difficile par une barre 



140 La Gaspésie 



de sable. Le terrain est plat et peu élevé ; 
depuis le mont Sainte- Anne, les hauteurs s'éloi- 
gnent tellement de la mer, que d'ici on ne peut 
les distinguer. 

Les nombreuses branches d'une même fa- 
mille établie ici depuis plus de cent ans, for- 
ment la plus grande partie de la population. 

Il fut un temps, sur la fin du siècle dernier, où 
les côtes du golfe étaient rarement visitées par 
les missionnaires, qui ne pouvaient parcourir 
tous les établissements dans une seule année. 
M. Girouard fut, vers cette époque, chargé de 
déservir le littoral de la baie des Chaleurs et le 
district de G-aspé tout entier ; plusieurs an- 
nées auparavant, un de ses prédécesseurs, M. 
Bourque, avait à visiter près de quatre cents 
lieues de côtes, dans la Nouvelle-Ecosse, le 
Nouveau-Brunswick et le Canada. Aujourd'hui, 
que les missions ont été divisées, le pasteur peut 



La Gaspéste 141 



veiller plus aisément sur sou troupeau, et l'ins- 
truction religieuse se répand dans toutes les 
parties du pays. Nous ayons ici l'occasion 
d'observer tout le bien moral qui résulte de la 
présence du missionnaire au milieu de ses 
ouailles. 

Quant aux avantages temporels de la Grande- 
Rivière, ils sont considérables. Les terres y sont 
fertiles, et il est facile de les améliorer avec les 
monceaux de têtes de morues qui pourrissent 
près des vignots. Aussi fructueuses qu'à Percé, 
les pêcheries exigent moins de frais, car la 
bouette est plus abondante, et les berges s'usent 
moins vite. 

Les embarcations sont beaucoup plus fortes 
que celles que nous avons vues jusqu'ici. La 
raison en est qu'à la G-rande-Tlivière, chaque 
pêcheur construit lui-même ses berges, et les 
fait très-solides, afin qu elles durent plus long- 
temps. 



142 La Gaspésie 



Ici règne une aisance qu'on ne rencontre pas 
dans nos plus riches paroisses du district de 
Québec. Les marchands forains apportent des 
provisions en abondance, et quelquefois à assez 
bas prix, comme cela est arrivé cet été; en 
retour, ils prennent de la morue marchande. 
Néanmoins, les choses changent durant l'hiver, 
chez <îeux qui ont manqué de prévoyance et 
d'économie ; ces derniers se voient souvent ré- 
duits à une grande gêne, pour avoir imité la 
cigale, au lieu de suivre l'exemple de la fourmi. 
Malgré ces exceptions au bien-être général, tous 
les habitants de la G-rande-Rivière sont restés 
hors de la dépendance de la maison Robin, qui 
n'a pu établir ici sa domination, comme elle l'a 
fait à Paspébiac. 

Notre hôte, Baptiste Couture-Bellerive, des- 
cendant du digne compagnon de captivité du 
P. Jogues, exige que nous prenions tous nos 
repas chez lui. L'état d'aisance dans lequel il 



La Gaspésie 143 



vit, lui permet d'exercer une généreuse hospi- 
talité. Il possède un établissement de pêche, 
qui lui donne d'amples revenus. Ce matin 
même, il a pris quatorze saumons qui, au prix 
d'un écu la pièce, lui font une assez bonne au- 
baine. G-râce à sa libéralité, le saumon sera 
notre pain quotidien d'ici à quelques jours. 



Trois lourds et forts fusils ornent sa grande 
chambre; ils ont sept pieds de longueur, et 
c'est, nous dit-il, la taille ordinaire des fusils 
dans ces parages. Les occasions de satisfaire 
sa passion pour la chasse sont si fréquentes, 
que, chaque année, il met de côté une somme 
de vingt louis pour l'achat de poudre et de 
plomb. Pendant tout l'été, les anses voisines 
sont couvertes de gibiers noirs ; l'automne 
amène avec lui d'innombrables volées de ca- 
nards et d'outardes. Et qui, à la vue de ces 
richesses de l'air et de l'eau, ne serait tenté de 
se faire chasseur ? Quel cœur ne battrait 



144 La Gaspésie 



d'anxiété et de joie, en présence de ces pha- 
langes, ailées, couvrant les battures et se jouant 
au milieu des joncs. Aussi dans ce lieu tous les 
hommes sont chasseurs. Beaucoup de mains 
dég irnies d'un doigt ou d'un pouce attestent 
cependant que, si la chasse a des délices, elle 
oflFre aussi des dangers. Par une coïncidence 
remarquable, les accidents de ce genre sont 
toujours arrivés le dimanche ou un jour de fête 
d'obligation. 



Dans toutes les missions du golfe Saint- 
Laurent, pendant l'absence du prêtre, les catho- 
liques observent fidèlement l'usage de se réunir 
le dimanche à la chapelle, pour y faire leurs 
prières. On y chante certaines parties de la 
messe, ainsi que les psaumes des vêpres. Un 
catéchiste est chargé de lire les prières à haute 
voix et d'instruire les enfants. Ces fonctions, 
sont confiées à un homme probe, et assez ins- 
truit pour pouvoir, tant bien que mal, lire les 



La Gaspésie 145 



prières de la messe d'un bout à Tautre. Il est 
nécessaire de remarquer que cette dernière 
condition ne se rencontre pas souvent chez les 

pêcheurs de la G-aspésie. — " Débis pien tes an- 
nées," nous disait le père Stiver, allemand de 

naissance et lecteur de la Grande-Rivière, 
" ché vais la brière ; ché leuî parle du bon Tié ; 
à brésent chi sis renti. Ché sis fenu tans le 
bays, afec le réchiment tes planes. Il y a pien 
tes années ; car ch' édais cheune carson, et ch 
ai quadre-fingt-teux ans. " — Les cheveux du 
bon vieux soldat, du régiment hessois "des 
blancs, " ont blanchi au service de la mission. 
Aujourd'hui infirme et fort âgé, il ne peut plus 
lire ; mais il récite de mémoire les prières qu'il 
a si souvent répétées. 

Longtemps après nous, arrive M. Montminy, 

qui, sûr de nous devancer, a passé la nuit à 

l'Ance-à-Beaufils, près de Percé. A peine nous 

a-t-il rejoints, qu'on vient le demander pour un 

G 



146 La Gaspésie 



malade, dont la maison est à quelques arpents 
du lieu d'où il est parti ce matin. Comme sa 
présence est nécessaire à la Grande-Rivière, 
je crois devoir lui offrir mes services, qu'il ac- 
cepte volontiers. 



Il est impossible de faire le voyage en berge ; 
le vent est contraire et souffle avec violence. 
Quant à la route de terre, on ne peut la par- 
courir qu'à pied, car la mer est le seul grand 
chemin qui soit ouvert aux voyageurs, dans 
cette partie du pays. D'ailleurs, il n'y à dans 
tout le voisinage qu'un seul cheval, et il n'a pas 
encore été dompté. Qu'importe ? un sentier a 
été pratiqué dans la forêt en faveur des piétons, 
et. Dieu merci, je me suis accoutumé à faire de 
longues marches dans les bois de Saint-Isidore. 
TJn guide m'accompagne ; tous deux nous che- 
minons joyeusement, tantôt plongeant dans l'é- 
paisseur de la forêt, tantôt suivant sur le sable 
les bords de la mer. Après une course d'environ 



La Gaspésie 147 



dix milles, durant laquelle nous traversons les 
habitations de la Petite-Rivière, de la montée 
du Cap, de Tanse du Cap et du cap Désespoir, 
nous arrivons chez le malade, qui est assez bien 
portant encore, et n'a guères à se plaindre que 
du poids de ses quatre-vingts ans. C'est donc 
un voyage à peu près inutile ; mais je ne puis 
regretter de l'avoir fait, car il m'a permis de 
visiter un lieu que depuis longtemps je désirais 
voir. 



L'anse à Beaufils s'étend entre Percé et le cap 
nommé Des Espoirs par quelques géographes, 
et Désespoir par d'autres. Le dernier nom me 
paraît le plus convenable, car ce cap est devenu 
célèbre par plus d'un naufrage. Il en est un 
surtout, dont le souvenir s'est conservé plein 
de vie parmi les habitants des environs. Sur la 
pointe la plus avancée, à vingt pieds au-dessus 
des plus hautes eaux, se trouvent les débris 
d'un bâtiment, connu des pêcheurs sous le nom 



148 La Gaspésie 



de naufrage anglais. Pour le soulever' jusque- 
là, la mer a dû dépasser de beaucoup ses 
limites ordinaires ; or il est à remarquer que, 
dans ces parages, les plus fortes marées ne font 
monter les eaux que de quatre ou cinq pieds. 
Les grands pères de la génération actuelle ont 
vu cette carcasse de bâtiment dans le même 
lieu, et Tout entendu nommer le naufrage an- 
glais. 

Le cap Désespoir s'avance au large, vis-à-vis 
l'extrémité méridionale de Tîle de Bonaventure. 
Entre ces deux pointes et Percé, se déploie une 
belle nappe d'eau, remarquable par ses mirages. 
Suivant les traditions locales, des merveilles, 
plus inexplicables que les eflFets du mirage, se 
sont passées sur ces eaux, et ont été plusieurs 
fois renouvelées durant le siècle dernier et 
dans les premières années de celui-ci. 

" Parfois," rapporte la chronique de ces temps, 
" le pêcheur, qui s'est arrêté près du naufrage 



La Gaspésie 149 



anglais, assiste à des scènes merveilleuses ; une 
étrange vision se déroule sous ses yeux. Les 
eaux sont unies comme une glace, et le temps 
parfaitement calme. Tout à coup la mer se 
soulève et s'agite au large ; les vagues se dres- 
sent comme des collines, se poursuivent, se bri- 
sent les unes contre les autres. Soudain, au- 
dessus de ces masses tourmentées, apparaît un 
léger vaisseau, portant toutes ses voiles dehors 
et luttant contre la rage des ondes bouillonantes. 
Aussi rapide que l'hirondelle de mer, comme 
elle, il touche à peine les eaux. Sur la dunette, 
sur le gaillard, dans les haubans, partout, se 
dessinent des figures humaines, dont le cos- 
tume antique et militaire convient à des soldats 
d'un autre siècle. Le pied posé sur le beaupré 
et prêt à s'élancer vers le rivage, un homme, 
qui porte les insignes d'un officier supérieur, se 
tient dans l'attitude du commandement. De la 
main droite, il désigne au pilote le sombre cap, 
qui grandit devant eux ; sur son bras gauche 



150 La Gaspésie 



s'appuie une forme drapée de longs voiles 
blancs. 

" Le ciel est noir, le vent siffle dans les cor- 
dages, la mer gronde, le vaisseau vole comme 
un trait ; encore quelques secondes et il va se 
broyer contre les rochers. Derrière lui, une 
vague, une vague aux larges flancs, se lèTe, 
s'arrondit et le porte vers le cap Désespoir. 
Des cris déchirants, au milieu desquel on dis- 
tingue une voix de femme, retentissent et se 
mêlent aux bruits de la tempête et aux éclats 
du tonnerre. 

" La vision s'est évanouie, le silence de la 
mort s'est étendu sur ces eaux ; le vaisseau, 
le pilote, l'équipage épouvanté, les soldats, 
l'homme au geste altier, la forme aux longs 
voiles blancs ont disparu ; le soleil brille sur 
une mer calme et étincelantp ; les flots viennent 
mollement caresser le pied du cap Désespoir. 
Le pêcheur est resté seul à côté des varangues 
vermoulues du navfrage anglais!^ 



La Gaspésie 151 



La tradition rapporte qu'en 1711 nn orage 
effrayant jeta, sur les rochers du cap, un vais- 
seau anglais chargé de soldats. 

Cette année-là, une flotte anglaise remontait 
le Saint-Laurent sous les ordres du général 
Walker ; elle portait un corps de sept à huit mille 
hommes, commandé par le général Hill, frère 
de madame Masham qui venait de remplacer 
la duchesse de Marlborough dans la faveur de ' 
la reine Anne. Outre plusieurs régiments de 
vétérans et quelques compagnies des gardes 
royales, il y avait sur cette flotte un grand 
nombre de familles, qui se rendaient au Canada 
pour y habiter, tant était grande la confiance 
des Anglais dans la réussite de leur entreprise. 
Des officiers et beaucoup de soldats étaient aussi 
suivis de leurs femmes et de leurs enfants. 



La consternation régnait dans Québec, où l'on 
se rappelait les angoisses et les souffrances en- 



152 La Gaspcsie 



durées par les habitants de cette ville, lorsque 
Phips l'avait assiégée en 1690. 

Conservant peu de confiance dans les secours 
humains, les Canadiens eurent recours à Dieu ; 
pendant que les hommes se préparaient à com- 
battre, les dames se réunissaient dans l'église 
de la basse- ville, pour implorer la protection 
de la sainte Vierge auprès du Dieu des armées. 

Cependant la flotte anglaise était entrée dans 
le golfe Saint-Laurent, sans éprouver aucun 
accident ; alors les brumes et les calmes com- 
mencèrent à retarder sa marche. Dans la crainte 
que les vaisseaux et les transports ne se sépa- 
rassent les uns des autres, l'amiral fit jeter 
l'ancre dans la baie de Gaspé. Le vingt août, 
il se remit en route par un fort vent de l'ouest ; 
mais les brumes se répandirent de nouveau 
sur la mer, et quelques vaisseaux durent s'é- 
carter des autres et être poussés vers le golfe. 
Peu après, une violente tempête s'éleva ; le 



• 

La Gaspésie 153 



vent Tenait du nord-est, et porta une partie de 
la flotte sur les rochers dtî Tîle aux Œufs 
où huit transports furejit perdus ; neuf cents 
hommes, tant officiers et soldats que matelots, 
périrent au milieu des brisants. Des femmes 
et des enfants se trouvèrent aussi enveloppés 
dans cette terrible catastrophe. L'on constata 
plus tard, par des objets de piété, qui furent 
trouvés dans les caisses jetées à la côte, que 
plusieurs familles catholiques avaient péri dans 
le naufrage. 

Suivant les chroniques de la G-aspésie, ce fut 
la même tempête, qui porta sur la pointe du 
cap Désespoir le vaisseau dont les restes sont 
connus sous le nom de naufrage anglais. 

Vers neuf heures du soir, j'avais terminé mon 
voyage de vingt milles, et j'arrivais à la Grande- 
Rivière, tout à propos pour m'embarquer sur 
une berge, qui allait conduire monseigneur de 
Sidyme à la goélette. 



154 La Oaspésie 



Juillet. 3. 

Nous laissons la G-rande-Biviôre au bruit 
d'une vive fusillade, comme à l'ordinaire. 
Un des longs fusils, trop fortement chargés, 
se brise entre les mains d'un jeune homme, 
qui est debout dans une berge, au milieu 
de dix ou douze personnes ; quelques éclats 
passent près de la tête de M. Montminy, assis 
à côté de l'imprudent tireur. Par bonheur, 
personne n'est blessée : ses voisins rient du 
mouvement de terreur causé par l'accident, et 
continuent de faire feu avec le même entrain, 
ayant le soin de mouiller le bout du canon de 
chaque fusil, afin de produire une détonation 
plus bruyante. 

Nous sommes embarqués ; mais le vent ne 
veut encore rien faire pour nous ; en attendant 
sa décision, la mer se charge de nous donner 
un avant-goût de ce qu'elle nous réserve au 
large ; une grosse houle tourmente la Sara, qu^ 



La Gaspésie 155 



s'agite et s'impatiente. C'est le résultat du gros 
vent qui a soufflé depuis quelques jours. Il a 
été si violent, qu'une berge conduite par des 
jersiais a chaviré avant-hier ; les naufragés, 
habitués à ce contretemps, se réfugièrent sur la 
quille de leur embarcation et attendirent pa- 
tiemment qu'on allât les délivrer. 

Souvent il arrive des accidents de ce genre, 
par suite de l'imprudence et de la vanité des 
jeunes pêcheurs, qui craindraient de passer 
pour des poltrons, s'ils diminuaient de voiles 
lorsque la brise fraîchit. 

Peu après midi, un faible vent contraire nous 
permet de nous élever en mer ; mais nous n'y 
gagnons rien, car les courants qui sortent de la 
baie des Chaleurs nous rejettent du côté de 
Percé. La chaloupe est mise à l'eau, et quatre 
rameurs essaient de remorquer la goélette vers 
le large. C'est peine inutile ; elle est refoulée 
vers la côte, contre laquelle les vagues se brisent 



156 La Gaspésie 



avec violence. Déjà nous n'en sommes plus 
qu'à trois ou quatre encablures, lorsque le capi- 
taine rappelle les rameurs» fait jeter deux ancres, 
et se résigne à attendre, en ce lieu périlleux, 
des circonstances un peu plus favorables pour 
continuer le voyage. 



Les balancements saccadés et non interrom- 
pus de la Sara produisent de mauvais résultats 
sur un des nôtres, qui jusqu'à ce jour s'est 
montré fort solide ; pour arrêter le mal de mer 
dès son début, il prend le sage parti d'aller 
dormir. Quant aux autres voyageurs, qui com- 
mencent à avoir le cœur marin, ils s'occupent 
à faire la pêche ; en moins de deux heures, 
ils ont jeté sur le pont une quarantaine de mo- 
rues, dont les souffrances sont abrégées par le 
couteau. Mathieu leur tranche la tète, les 
éventre, et sale les chairs pour le jour où la 
pêche sera mauvaise ; il réserve les têtes pour 
en faire un salmigondis, que les pêcheurs de 



La Gnspésie 157 



Jersey nomment la quiode^ et dont ils sont fort 
friands. 

Vis-à-vis de notre mouillage, et près d'un 
ruisseau nommé la Pêche-à-Manon, une longue 
échelle est plantée verticalement contre la 
falaise. Un cultivateur irlandais, établi près de 
ce lieu, s'en sert pour transporter le varech, 
qu'il étend comme engrais sur sa terre. L'é- 
chelle est trop rapprochée de nous, pour que 
nous ne la vojrions pas d'un mauvais œil ; qu'un 
seul anneau des chaînes qui retiennent les 
ancres, soit trop faible pour résister aux se- 
cousses causées par les vagues, et la goélette 
est dans un instant broyée contre les rochers. 

Malgré le voisinage peu rassurant de la 
grande échelle, nous ne pouvons nous empê- 
cher de jouir avec délices de cette belle soirée. 
L'atmosphère est pure et tempérée ; la voix de 
la mer a des sons graves, solennels, magni- 
fiques. Une lueur argentée, produite par le 



168 La Gaspésie 



phosphore des eaux, brille sur la crête des 
vagues, et s'attache aux chaînes, qui apparais- 
sent comme un réseau de feu. Des poissons, 
étincelants de lumière, se jouent autour de la 
goélette ; dans leurs ébats, ils laissent à leur 
suite une longue traînée d'étoiles ; la mytho- 
logie dirait que c'est une nouvelle voie lactée, 
tracée sur l'azur de la mer par le passage de la 
déesse Amphitrite. Cette lumière phosphorique 
éclaire suffisamment pour permettre de distin- 
guer avec facilité les lettres d'un livre. 

L'on a présenté beaucoup d'explications de 
ce phénomène. Ce qu'il y a de certain, c'est 
que ces étincelles sont produites par le mouve- 
ment et par le frottement. Elles brillent, lors- 
qu'une vague se brise, ou lorsque l'eau bat 
contre un corps solide. Ce n'est pas une lumière 
dense, mais plutôt le rapprochement de my- 
riades de points lumineux, ressemblant à ceux 
qui s'échappent de tous les poils d'une peau 
de chat, lorsqu'on la frotte avec la main. 



Ija Gaspésie 159 



Juillet, 5. 

Un gros vent contraire, qui s'élève vers 
cinq heures du matin, nous permet de ga- 
gner la pleine mer. A force de louvoyer, nous 
avançons vers la Pointe-au-Q-enièvre, nommée 
Newport par les Anglais. Sur la droite, nous 
laissons au fond d'une belle baie, l'établisse- 
ment de Pabos, qui jouissait d'une certaine 
importance sous le gouvernement français. Il 
renfermait alors quelques magasins et une cha- 
pelle, aujourd'hui détruite. Huit familles irlan- 
daises sont établies à Pabos ; elles se livrent à 
la culture et fournissent des pommes de terre 
à une partie des pêcheurs de la côte. 

Vis-à-vis de la Pointo-au-Q-enièvre, s'avance 
une chaîne de rochers, qui s'élèvent de douze 
à quinze pieds au-dessus de Teau. Entre cette 
presqu'île et la terre ferme, est un petit port, 



160 La Gaspésie 



dans lequel on pénètre par un goulet étroit et 
dangereux. Vers cinq heures du soir, nous ne 
sommes guères qu'à une demi-lieue de ce port, 
d'où sortent plusieurs berges, les unes pour 
nous transporter à terre, les autres pour remor- 
quer la goélette. 

Quelques chétives cabanes, un sol maigre, 
des rochers, des bouquets de sapins entre les- 
quels serpentent les sentiers qui conduisent à 
la chapelle et au rivage : voilà la partie inani- 
mée de ce lieu. Quant aux habitants, ils bril- 
lent plutôt par la bonne humeur que par la 
beauté des formes. Le teint cuivré, les pom- 
mettes saillantes, les cheveux noirs, longs et 
raides, dénotent qu'il existe dans une partie de 
la population un mélange de sang sauvage. 
Négligemment vêtues, environnées d'enfants, 
dont la toilette est encore à faire, les matrones 
mettent le nez à la porte pour nous voir passer, 
et donnent tous les signes du plus grand éba- 
hissement. 



La Gaspésie 161 



De leur côté, les hommes s'occupent à nous 
ménager des surprises; tapis au milieu des 
broussailles, ils attendent le moment où nous 
passons près de leurs cachettes, pour décharger 
leurs fusils ; puis ils se montrent rayonnants 
de joie, à l'idée de nous voir étourdie. ^ 

Mgr. l'évêque de Sidyme est reçu par MM. 

Montminy et N , qui nous ont devancés 

sur une berge de la G-rande-Rivière. La cha- 
pelle, tapissée de gravures aux couleurs bril- 
lantes, se remplit en peu d'instants, et tous les 
assistants écoutent la parole de Dieu, avec une 
attention et un recueillement remarquables. 
Comme l'heure avancée de la journée ne nous 
permet pas de prolonger la séance, après l'ins- 
truction publique, nous retournons prendre 
gîte sur la goélette. Tandis que, arrêtés au 



1 II n'y avait alors A la Pointe-aa-Genièyre que douze on qainee familles, 
qui depuis ont été en partie détruites par la petite vérole. D'autres les ont 
remplacées, et se sont étendues entre Pabos et la pointe au Maquereau. £n 
1856, le no.abre de familles s'élevait à 103. 



162 La Gaspésie 



bord de la mer, nous attendons l'arrivée d'une 
chaloupe, un coup de filet, donné sous nos yeux 
dans le petit port, jette sur le sable un monceau 
de poisson : poules de mer, tanches, crapauds de 
mer, capelans, raies, plies, harengs, sardines, 
truites, loches, homards, se débattent pêle-mêle 
sur le rivage. Les pêcheurs choisissent le ca- 
pelan pour bouéter la morue ; le reste est aban- 
donné sur la grève, où les enfants d'une pauvre 
yeuve trient ce qui leur convient pour le sou- 
per, sans songer à faire de provisions pour le 
déjeûner du lendemain ; ils savent que le len- 
demain pourvoira aussi à leurs besoins. Les 
homards deviennent notre lot. 



Ce sont de hargneux personnages que ces 
homards, toujours prêts à écraser ou à déchirer 
ce qui tombe entre leurs serres. Aussi leurs 
mauvaises habitudes attirent ordinairement sur 
eux des malédictions et des coups, quand ils se 
trouvent pris dans un filet ; et c'est vraiment 



La Gaspésie 163 



à bon droit qu'ils y sont mal reçns, car leurs 
dures tenailles font de larges brèches au milieu 
des mailles. 

Les eaux de la mer sont toujours fort lim- 
pides; selon certaines dispositions de l'atmos- 
phère, elles le deviennent encore davantage, 
et perdent alors leur couleur verdâtre pour 
prendre une teinte d'azur, fortement pronon- 
cée. Nous avons ce soir l'occasion de faire 
cette remarque. Du pont de la goélette, nous 
nous amusons à voir les tanches, nageant à 
quatre ou cinq brasses au-dessous de la sur- 
face, et se disputant la nourriture qui leur 
est jetée; nous pouvons même distinguer les 
herbes et les cailloux qui tapissent le lit de la 
mer, à une profondeur de trente-cinq pieds. 



164 La Gaspésie 



Juillet, 6. 

Les braves gens de la Pointe-au-Genièvre 
qui se pressent dans leur petite chapelle pour 
s'approcher des sacrements, sont aujourd'hui 
méconnaissables. Frottés, débarbouillés, endi- 
manchés, ils ressemblent à des chrétiens ordî- 
naires ; leurs bonnes dispositions font regretter 
à l'évêque de Sidyme d'avoir à s'éloigner sitôt, 
de ce lieu. 



M. Montminy nous laisse pour retourner à 
Percé ; la Pointe-au-G-enièvre est sa dernière 
mission du côté de la baie des Chaleurs. Son 
ministère est partagé entre une quinzaine de 
petits villages, épars sur la côte. Dès qu'une 
misérable chapelle est bâtie au milieu d'un 
groupe de maisons, le missionnaire doit la 
visiter deux ou trois fois l'an. Pendant ses 
visites, qui durent de dix à quinze jours, il lui 



Lm G^sjjéaLu lt«i 



faut pTéî»reT !r4 --^zz:^ r*r-î t 



»>^-— -_ 



commuiikm. iiîr^ rrnziir !-*• c^riir r*5eakl. 



réprimer les d^sordr^ïs. ii-^n-rr cririi-? ji'xr d*?* 
instractioiis. célrbr^r 1-=* Tr.^.mge^ «g^i biprîs^T 
les eniants nouv-eaTH-n-r^ç. CoTnTr.e I^i? chersins 
ne sont ouTerts qTie dan^ le Toi^rnage imm'rtiiat 
de Percé, il doit faire ses TOTaOT% en berge 
durant Tété, et sur des raquenes pendant 
riiiver: il doit traîner à sa suite ornements, 
pierre d'autel, vases sacrés, proridons de bou« 
che. Setardé par le mauvais temps, parfois il 
ne trouvera personne pour le reconduire chea 
lui. Sa résidence, il l'établit dans quelque 
maison voisine de la chapelle, en choisissant, 
autant qu'il le peut, la plus honnête et la plus 
commode ; souvent, cependant, la ineilleure est 
encore bien triste. 



Depuis la Malbaie jusqu'à la pointe au Maquo« 
reau, la morue se prend en plus çrando ahon» 
dance que dans tout le reste du district do 



166 La^, Gaspésie 



Gaspé. L'immense quantité de poisson qu'on 
pêche le long de cette côte, donne une idée des 
trésors recelés dans le sein de l'océan, et prouve 
qu'à la mer, tout aussi bien qu'à la terre, appar- 
tient le titre d'a/ma nutrix. Le poisson d'eau 
salé dans ses différentes espèces, hareng, ma- 
quereau, morue, saumon, sardine, bar, anguille, 
ne forme-t-il pas, en effet, la principale partie 
de la nourriture des classes ouvrières, chez un 
grand nombre de peuples ? Aux riches la mer 
offre les mets les plus délicats; aux pauvres 
elle fournit des aliments sains et peu coûteux. 



Combien de bêtes de la terre lui demandent 
leur subsistance, depuis l'ours blanc, qui prend 
son passage sur les glaces polaires, et s'amuse 
pendant son voyage à faire la chasse aux loups- 
marins, jusqu'aux troupeaux de pourceaux, qui 
nettoient les grèves et les débarrassent d'amas 
de poissons pourris et infects ? Combien d'oi' 
seaux lui doivent leur pâture ? les canards, les 



La Gaspésie 167 



outardes, les goélands, les mouettes, les cormo- 
rans, les allouettes, les pluviers, se nourissent 
les uns de x>oissons, les autres de plantes ma- 
rines, d'insectes, de coquillages. 



C'est sur les bords de la mer surtout, que la 
corneille déploie toute son intelligence et toute 
son habileté pour la maraude. Comme elle 
aime à dîner selon son goût, elle prend le temps 
convenable pour choisir ses provisions. Volti- 
p-eant sur les galets avec un air d'insouciance 
complette, elle observe attentivement les pê- 
cheurs au moment où ils retirent leurs filets 
de l'eau. Quand elle s'est rapprochée d'eux 
insensiblement et comme par distraction, elle 
s'élance tout à coup sur quelque petit poisson 
qui lui convient, et s'éloigne rapidement, pour 
savourer en paix la proie si honnêtement ac- 
quise. 

Le capelan semble être un de ses plats favo- 



168 La Gaspesth 



ris ; lorsqu'il devient rare sur la grève et qu'elle 
ne peut plus le manger frais, elle ne fait point 
difficulté de recourir à celui qui sèche dans les 
champs de pommes de terres. Au pied de 
chaque tige, le cultivateur a jeté quatre ou cinq 
capelans, qui servent à engraisser le sol et à 
fournir la sève de la plante. Dans les temps 
de disette, c'est le grenier de la corneille ; elle 
passe de rang en rang, examine soigneusement, 
tourne, retourne, et choisit enfin un poisson 
mieux conservé que les autres. Elle l'enlève 
dans son bec, et s'envole au rivage afin de pré- 
parer son repas, car il faut quelque apprêt pour 
rendre ce capelan, dur et sec, plus propre à son 
estomac. Quand elle a bien examiné les acci- 
dents de la grève, elle s'arrête à une flaque d'eau 
qui possède les propriétés requises, et y laisse 
tomber son poisson ; en attendant qu'il soit 
bien préparé, et pour aiguiser son appétit, elle 
se livre aux jouissances de la méditation et de 
la promenade. De temps en temps, elle revient 



La Gaspêsie 169 



tâter et tourner le capelan ; lorsque enfin elle 
le juge dans les conditions voulues, elle l'em- 
porte pour le dépecer à loisir sur quelque 
rcoher solitaire. 

Si la disette de poissons s'étend sur les 
champs et sur la grève, la corneille en est ré- 
duite aux coques, méprisées dans les temps 
d'abondance. Elle en choisit une qui, dès 
qu'elle se sent enlever, se renferme soigneuse- 
ment dans son manteau. Soins inutiles ! la 
corneille s'élève dans l'air avec sa proie, et la 
laisse tomber sur le roc ; les écailles volent en 
éclats, et la pauvre coque, mise à nud, est 
facilement déchirée par son bourreau. 

Sur la mer, comme dans l'air et sur la terre, 
les plus forts et les plus adroits vivent aux dé- 
pens des faibles et des sots. 



H 



CHAPITRE SIXIÈME. 



Xfi Fort Daniel -»• La mère Ghvi-''tii|e et ses milioicns-^Paspébiao — Le fsa 
des BooBsi — Emmanuel Brasseur — Sona yei^tore — 1«8 Acariens — Un 
Pf iginal — CaacapédÎAC, 



Charles Bonssi, homme intelligent et actif, 
que nous trouvons à la Pointe-au-Q-enièvre, se 
charge de conduire la Sara dans le port Daniel. 
A force de louvoyer, nous arrivons à la pointe 
au Maquereau, qui, avec Tîle de Miscou sur la 
oôte du Nouveau-Brunswick, forme Tentrée 
de la baie des Chaleurs. Ainsi nommée par 
Jacques Cartier, à cause des chaleurs excessives 
qu'il y éprouva, cette baie a vingt-cinq lieues 
de longueur, sur quinze à vingt milles de lar- 
geur, 



172 La Gaspésie 



La pointe an Maqnerean est à onze lienes de 
Percé, en ligne droite; elle se trouve à six 
milles de la Pointe-an-Genièvre et à sept du 
port Daniel. Après l'avoir passée, nous courons 
devant une brise magnifique, en serrant la 
terre du nord, qui appartient au Canada. Des 
caps de pierre calcaire s'avancent dans la mer ; 
les uns sont couronnés de grands arbres et 
revêtus d'une riche verdure, qui descend jus- 
qu'au rivage ; les autres, rongés et bouleversés 
par l'action des flots, offrent les formes fantas. 
tiques, tantôt de châteaux ruinés, tantôt de 
longues colonnades ou de statues gigantesques 
posées sur de lourdes bases. De distance en 
distance, un enfoncement obscur au milieu de 
la forêt désigne le lieu où des défrichements 
ont été commencés ; plus loin s'étendent des 
habitations rapprochées et des champs en cul- 
ture, indices d'établissements déjà anciens. Un 
pont traverse une rivière, qui se jette dans 
l'anse au Gascon ; c'est le seul que nous ayons 



La Gaspésie 173 



jusqu'à présent rencontré dans le district de 
Gaspé. 



Au soleil couchant, nous mouillons au port 
Daniel. M. H., missionnaire du lieu, vient saluer 
monseigneur de Sidyme et l'inviter à débarquer ; 
il est lui-même arrivé hier soir du chef-lieu de 
sa mission, et ne nous attendait pas avant une 
semaine. Quoiqu'il soit un peu tard, nous 
allons visiter la chapelle, près de laquelle les 
pêcheurs nous reçoivent, la crosse du fusil à 
l'épaule. Une voix haute et criarde domine le 
bruit de la mousqueterie, et commande les 
mouvements de la milice improvisée. — "A 

genoux, les petits vieux... feu ! feu ! Ils 

n'avions pas besoin de ménager la poudre." 
Cette voix appartient à la mère Christine 
L , sexagénaire, qui a vu naître la géné- 
ration présente, et ne paraît pas en avoir peur, 
car elle commande en reine et se fait obéir. 
Née à Paspébiac, elle vit ici depuis quarante 



174 La Gaspésie 



ans ; et, sll {iant en juger par la force de ses 
poumons, elle pourra y vivre encore aussi long- 
temps. * 

Le port Daniel est un excellent havre, qui 
peut avoir quatre ou cinq milles de tour. Les 
seuls vents du sud-est s'y font sentir; il est 
abrité contre tous les autres par un cercle de 
hautes collines. Un étroit goulet décharge, 
dans ce bassin, les eaux d'un lac formé par la 
réunion de plusieurs rivières. Entre le lac et 
le port, s'avancent deux pointes basses et sablon- 
neuses, sur lesquelles les pêcheurs ont bâti les 
habitations d'été, pour être plus près de leurs 
filets, de leurs vignots et de leurs berges. Les 
maisons d'hiver sont plus haut, au bord des 
rivières ; les familles y passent la saison rigou- 



(1) lok môre Christine rat encore bien vivante, et toujours disposée à f tire 
entendre sa voix. Elle i-e rappelle avec plaisir le temps où elle oomuiendait 
la milice, quand Monseigneur Turgeon visita le Port Daniel ; c'était alors un 
temps comme on n'en voit plus aujourd'hui. Et les miliciens donc! ce 
n'éta'ent pas des freluquets comme à prosent; ça savait manier le fusil et 
obéir au comm- ndem nt. 



La Gaspésie 175 



reuse, parce qu'il leur est plus facile de s'y 
procurer le bois de chauffage, et que les hommes 
y sont plus rapprochés de la forêt, où la plu- 
part d'entre eux sont employés, durant l'hiver, 
à préparer les bois pour l'exportation. L'année 
dernière, quatre ou cinq navires ont fait ici 
des chargements de bois ; le nombre s'en aug. 
m entera, sans doute, car de belles forêts s'é- 
tendent à l'intérieur et n'ont pas encore été 
exploitées. Le Port-Daniel fournit d'excellente 
pierre à chaux, qui se transporte aux autres 
établissements de la baie des Chaleurs ; dans 
quelques années, il pourra offrir au Canada du 
charbon de terre, dont on a découvert des gise- 
ments considérables près des rivières. 

1 heun s du se ir. 

La Sara est mouillée au pied du cap au 
Diable, qui, par sa forme, nous rappelle le cap 
aux Diamants de Québec. Ce qui ajoute à 
l'illusion, ce sont des feux que ravive la brise 



176 La Gaspésie 



de la nuit. Pendant plusieurs jours, un in- 
cendie a parcouru les bois qui couronnent le 
promontoire, et ce soir tous les bûchers, d'où 
tantôt ne s'élevait qu'un peu de fumée, sont 
attisés et répandent une lueur rougeâtre sur 
une portion du port, tandis que les autres 
parties sont enveloppées de profondes ténèbres. 
Epars depuis la base jusqu'au sommet de la 
colline, ces flambeaux retracent à l'imagination 
les mille lumières, qui, pendant la nuit, s'éta- 
gent les unes au-dessus des autres, dans la 
vieille capitale du Canada. 

Juillet, 7. 

Vingt-cinq ou trente familles habitent le 
Port-Daniel et les anses voisines. Ces bonnes 
gens ressemblent beaucoup à ceux de la Pointe- 
au-Grenièvre. Leur langage n'est pas toujours 
intelligible pour un canadien, car ils ont des 
expressions et des tournures particulières à 
leur localité. 



La Gaspésie 177 

La température, nous dit-on, est ici un peu 
plus douce qu'aux environs de Percé ; ce prin- 
temps, les semailles y ont été commencées dans 
la première semaine de mai. Moins abondante 
qu'à la Pointe-au-Grenièvre, la morue est en 
partie remplacée par d'autres poissons, surtout 
par le saumon, qui monte en grande quantité 
dans les rivières. Dernièrement, un seul pêcheur 
a pris, dans une journée, soixante-huit sau- 
mons, pesant de vingt-cinq à trente livre cha- 
cun. 

Sous une main protectrice et capable de la 
guider, la population du Port-Daniel pourra, 
avec les avantages dont elle jouit, s'élever à une 
condition beaucoup plus prospère. ' 

A notre départ de ce lieu, malgré la surveil- 
lance active de la mère Christine L sur 

ses miliciens, un fusil, charg-é outre mesure, 



1 Depuis quU-.n miSBionnaire réside au Port-I)..xiiel, une améliorai ioD 
sensible s'y est produite, et au temporel et au spirituel. 



178 La Gaspésie 



éclate, et les morceaux sont lancés au loin, 
sans néanmoins blesser personne. 

Vers midi nous sommes sous voile. Le vent 
tombe ; un calme plat nous arrête vis-à-vis des 
pêcheries de la Nouvelle. Nous espérions ar- 
river de bonne heure à Paspébiac ; il faut 
remettre la partie à demain. Cependant le 
temps est si beau et les causeries sur le gaillard 
d'arrière sont si gaies, que personne ne s'aper- 
çoit du contretemps. Le soleil se couche dans 
toute sa gloire et éclaire de ses derniers rayons 
un oiel sans nuage ; à l'occident, le crépuscule 
déploie lentement son manteau d'or et de pour- 
pre ; à l'orient, les côtes basses du Chippagan 
se dessinent, comme une longue bande qui se 
confond avec l'azur de la mer. A mesure que 
l'obscurité s'étend sur l'horizon, les feux al- 
lumés sur le banc de Paspébiac lancent des jets 
d'une lumière rougeàtre, qui tremblent sur la 
surface ridée des eaux, et produisent à cette 
distance un effet lugubre, 



La Gaspésie 179 



Les feux, placés souvent en plein air, sur 
cette pointe basse et avancée, étant reproduits 
par le mirage, ne seraient-ils pas la cause réelle 
du phénomène, connu dans les environs sous 
le nom de feu des Roussi ? Suivant les rapports 
de ceux qui disent Tavoir examiné, une flamme 
bleuâtre s'élève par fois au sein de la mer, à mi- 
distance entre Caraquet et Paspébiac. Tantôt 
petite comme un flambeau, tantôt grosse et 
étendue comme un vaste incendie, elle s'a- 
vance, elle recule, elle s'élève. Quand le voya- 
geur croit être arrivé au lieu où il la voyait, 
►elle disparaît tout à coup, puis elle se montre 
lorsqu'il s'est éloigné. Les pêcheurs afiirment 
que ces feux marquent l'endroit où périt, dans 
un gros temps, une berge conduite par quel- 
ques hardis marins, du nom de Roussi ; cette 
lumière, selon l'interprétation populaire, aver- 
tirait les passants de prier pour les pauvres 
noyés. 



180 La Gaspésie 



Juillet, 9. 

De grand matin, nous dédoublonGk la pointe 
du banc de Paspébiac. Le banc ou, comme 
on le nomme ici, le bagne, est un triangle 
équilatéral dont la base est formée par la 
terre ferme ; des deux extrémités de cette 
base, qui a un mille de longueur, partent deux 
bandes sablonneuses, larges environ d'un ar- 
pent et se joignant à un mille en mer. L'inté- 
rieur de ce triangle est un beau bassin, qui 
communique avec les eaux de la mer par un 
étroit canal. Le bassin et le goulet étaient 
autrefois assez profonds pour recevoir des na- 
vires ; malheureusement, au milieu du premier 
se trouvait un îlot, qui, en s'affaissant, Ta rem- 
pli de manière qu'il ne sert plus que pour des 
berges. 



La compagnie Robin a, dans ce moment, 
huit gros bâtiments mouillés dans le havre 



La Gaspésie 181 



voisin du banc. Venus ce printemps avec 
une cargaison de marchandises, ils repartiront 
chargés de morue, au commencement de l'au- 
tomne. En attendant, les matelots sont occupés 
à faire la pêche et à préparer le poisson. 



Il y a soixante ans, quelques familles seule- 
ment habitaient ce lieu, où l'on compte aujour- 
d'hui six cents âmes. Une partie de la population 
paraît être venue de Plaisance dans Tîle de 
Terreneuve ; elle s'est depuis augmentée par 
l'adjonction de Basques, de Canadiens et de 
Jersiais. La renommée nous l'avait d'avance 
peinte sous des couleurs assez sombres ; aussi 
fûmes-nous surpris de la trouver beaucoup 
mieux qu'on ne l'avait faite. Les Paspébiacs 
ne seraient certainement pas des ornements 
dans un salon; pour la science et pour les 
lettres, ils figureraient assez tristement à côté 
d'un Arago ou d'un Chateaubriand. " Mais 
après tout," vous diront-ils avec complaisance, 



182 La Gaspésie 



** les Paspébiacs, ils étions des hommes rares ; 
pour la pêche, pour la chasse, pour prier le 
bon Dien, ils n'en craignions point." Ils pa- 
raissent yifs et emportés, et cependant ils sont 
toujours prêts à rendre service ; ils parlent 
avec véhémence et à tue-tête, de sorte qu'on 
les croirait fâchés, tandis qu'ils se disent des 
douceurs. Un Paspébiac crie-t-il à son voisin : 
" Taise-toi, ou je t'enfonce un croc dans le 
gau ; " il lui fait un compliment qu'on adresse 
qu'aux plus intimes amis. 



Emmanuel Brasseur, le bras droit du mis- 
sionnaire, est le beau idéal du Paspébiac. Sec, 
fort et vigoureux, les yeux brillants, plein de 
yie et de feu. il passe ponr un habile pêcheur 
et un intrépide marin. Ses prouesses sur la 
mer sont nombreuses, et il aime à les raconter. 
Sa langue ne lui suffit pas pour exprimer ses 
pensées ; car, quoiqu'il parle vite et haut, il 
emploie toutes les parties de son corps, pour 



La Gaspésie 188 



présenter avec plus d'énergie les incidents et 
les faits que sa parole s'occupe à décrire Vous 
dit^il les tempêtes qu'il a essuyées dans sa 
berge ? Il se balance comme les mâts, il bondit 
comme la vague, il siffle -comme les vents dé- 
chaînés. Rappelle-t-il quelques exploits au 
pugilat ? Sur votre tête, il promène un poing 
décharné et dur comme un marteau, et à chaque 
instant il menace de vous assommer. Yous 

• 

raconte-t-il comment le médecin a coupé la 
jambe à son fils? il s'étend sur le plancher, 
s'arme d'un couteau, se roidit, se roule, se tord 
comme une couleuvre blessée, et cherche ainsi 
à exprimer les sensations de la douleur, que 
lui-même n'a jamais éprouvée. Cette dernière 
est une longue histoire, qu'Emmanuel termine 
en déclarant que, pendant une semaine, " le 
joculot n'avions pas d'autre goût que de flairer 
de la douceur." — Dans le français des Aca- 
diens, adopté en grande partie par les Paspé- 
biacs, le joculot est le dernier garçon de la 



184 La Ghspésie 



famille ; flairer de la douceur, veut dire manger 
du sirop. 

Quoique voisins, les Acadiens de Bonaven- 
ture et les Paspébiacs ont peu de rapports 
ensemble. De mémoire d'homme, Ton n'a 
I)oint vu un garçon d'une de ces missions 
épouser une fille appartenant à l'autre. Des 
deux côtés, un certain orgueil de caste s'oppose 
à ces alliances. 



Le presbytère de ce lieu est assez commode ; 
une terre, de dix arpents en superficie et toute 
défrichée, est destinée à l'usage du mission- 
naire. Aussi les Paspébiacs voudraient-ils avoir 
un prêtre résidant, qui des ervirait le Port- 
Daniel, tandis qu'un autre missionnaire serait 
chargé de Bon aventure et de Cascapédiac. Mon- 
seigneur de Sidyme approuve fort ce projet, 
qui serait avantageux à toutes les parties inté- 
ressées. 



La Gaspésie 185 



Les habitants de Paspébiac dépendent com- 
plètement de la maison fiobin. Lorsque le 
gouvernement se décida à concéder des terres, 
M. Charles Robin, qui jouissait ici d'un pouvoir 
absolu, exposa aux pêcheurs qu'il leur serait 
plus avantageux de n'avoir chacun qu^un lopin 
de dix arpents, parce que la culture en grand 
les détournerait de la pêche. Ils se laissèrent 
persuader, et maintenant ils regrettent leur 
folie. Ces petits terrains, ne fournissent qu^un 
peu de pacage, et les propriétaires doivent tout 
acheter aux magasins de la compagnie, qui leur 
avance des marchandises à crédit, et dont ils 
demeurent toujours les débiteurs. * 

Quand ils veulent secouer leurs chaînes et 
porter ailleurs leur poisson, on les menace de 
les traduire pour dettes, devant les tribunaux, 
qu'ils redoutent. Force leur est de se remettre 



1 Lft compétition « opéré de grandes améliorations dans Tétat des choses 
depuis que ia maison LeBou(hiUi«r a établi de» msgatins à Paspébiac. 



186 La Gaspésie 



sous le joug, et d'expier par une longue péni- 
tence leur tentative d'émancipation. 

Le règlement imposé aux agents leur défend 
de rien avancer aux pêcheurs, avant un temps 
marqué ; les hangars seraient-ils pleins de pro- 
visions, pas un seul biscuit ne sera distribué 
avant l'époque déterminée. Comme les pê- 
cheurs ne sont payés qu'en effets, ils ne peuvent 
rien mettre de côté pour l'avenir ; mais quand 
ils ont pris ce qui leur est nécessaire, on achève 
de solder leurs comptes avec des objets de luxe. 
Aussi les filles sont-elles ici mieux vêtues que 
les élégantes des faubourgs, à Québec. 

Les écoles sont proscrites. "Il n'y a pas be- 
soin d'instruction pour eux," écrivait M. Phi- 
lippe Robin à ses commis ; " s'ils étaient ins- 
truits, en seraient-ils plus habiles à la pêche ? " 

Lorsque les Paspébiacs prirent leurs terres, 
la forêt descendait jusqu'au banc, sur lequel ils 



£« Gaspésie 187 



avaient élevé leurs maisons. Les défrichements 
s'étendirent, et il fallut songer à se rapprocher 
du théâtre de leurs travaux agricoles. Us se 
bâtirent donc dans le bois ; et, quoique aujour- 
d'hui les arbres aient été abattus, ils continuent 
de désigner leurs habitations d'hiver sous le 
nom de maisons du bois, tandis que leurs habi- 
tations d'été sont les maisons du bagne. 



Sur la terre ferme, près du havre, est la rési- 
dence ordinaire des commis de MM. Hobin: 
, c'est xui joli cottage, à demi caché au miliea 
d'un bosquet. Sur le banc, un vaste établisse- 
ment renferme les magasins, les hangars, les 
chantiers, ainsi .qu'une maison qui sert de de- 
meure aux agents pendant le temps de la pèche. 
Dans ce lieu, règne un ordre admirable ; les 
cours sont couvertes de gravier, qu'on applanit 
sous le rouleau ; tous les bâtiments sont blan- 
chis à la chaux ou peinturés : les chantiers 
pour la construction des navires de la corn- 



188 La Gaspésie 



pagnie sont pourvus, en abondance, des meil- 
leurs métériaux. 

Paspébiac renferme le dépôt principal des 
marchandises destinées au pays, et du poisson 
préparé pour les marchés étrangers. C'est 
d'ici que partent les bâtiments qui vont porter 
la morue aux Antilles, au Brésil et en Italie. 
Une bonne fortune toute spéciale s'est attachée 
aux navires de la compagnie. Chaque année, 
depuis plus d'un demi-siècle, ils sont expé- 
diés vers différentes parties du monde, et il ne 
s'en est encore perdu que deux, tant est grand 
le soin que mettent les chefs à choisir de bons 
capitaines et à n'employer que des bâtiments 
convenablement équipés. Pendant la dernière 
guerre, tous les navires des Robin étaient 
armés de canons, et en état de se défendre 
contre les armateurs des Etats-Unis. 



La Gaspésie 189 



Juillet, 11, 

Après midi, nous faisons voile de Paspébiac. 

« 
Comme des chemins sont ouverts entre ce lieu 

et Bonaventure, M. F. nous a devancés, et il 
est parti ce matin dans la voiture d'un de ses 
amis. 

Suivant quelques touristes, Paspébiac est le 
plus beau site de toute la baie des Chaleurs. 
En effet, de la mer, le coup-d'œil est vraiment 
remarquable. Au niveau des eaux, s'avance le 
banc, qui présente à sa pointe une masse d'édi- 
fices éclatants de blancheur, tandis que, sur ses 
flancs, s'étend la longue ligne de maisons des 
pêcheurs. Dans cette partie, se déploie le 
mouvement qui distingue les pêcheries un peu 
considérables. Au second plan, le coteau s'é- 
lève régulièrement, et déroule un beau tapis 
vert, dont l'uniformité est brisée par des bou- 
quets d'arbres, et par les habitations d'hiver ; 



190 La Gaspésie 



■» I i > . g-r^W^— ^i— ^<i > ^ nw 



au milieu de ce village, l'église catholique et la 
chapelle protestante forment deux objets sail* 
lants ; le fond du tableau est fermé par la forêt, 
aux teintes sombres et sévères. 

Le vent d'est nous amène une pluie abon» 
dante, la première qui soit tombée depuis le 
printemps dans la Gaspésie. Ce matin même, 
les Paspébiacs assistaient avec piété à une 
grand'messe, chantée pour obtenir de Dieu la" 
cessation de la sécheresse ; rendus à Bonaven- 
ture, nous apprenons que cette pluie bienfai- 
santQ ne s'e^t pas étendue hors des limites de 
Paspébiac. 

A une lieue du banc, est New-Carlisle, petite 
ville renfermant quelques maisons éloignée» 
les unes des autyes. On en pourrait dire, à plu$ 
juste titre que de Washington, que c'est uue 
ville en promenade à la campagne. Elle pos- 
sède une cour, une prison, des avocats et quel- 
que§ iiQtî^bles personnages do l^ contrée, Le 



La Gaspésie 191 



gonvernement anglais a dépensé quatre-vingt 
deux mille livres sterling, pour établir à Dou- 
glastôwn et à New-Oarlisle des familles, restées 
fidèles à la mère-patrie, pendant la révolution 
des provinces de l'Amérique. " Cet argent," 
disait le juge Thompson à TEvêque de Sidyme, 
" n'a pu être dépensé que pour creuser des 
canaux sous terre, car, sur le sol, on ne voit 
rien qui ait pu causer de si énormes dépenses." 
C'est ^encore à New - Carlisle qu'est placé le 
bureau de la douane, pour le nord de la baie 
des Chaleurs ; et il est à déplorer qu'on l'ait 
relégué sur un point dont les vaisseaux ne 
peuvent approcher, tandis qu'à droite et à 
gauche se trouvent des havres excellents. 



Dans le nom de cette ville, on reconnaît la 
manie de déplacer les anciens noms, pour en 
substituer de nouveaux, d'origine anglaise. Aux 
noms sauvages de Richibouctou, de Nipisiguit, 
de Tracadigetche, les autorités ont cherché à 



192 La Gaspésie 



faire succéder les noms usés de New-Liverpool, 
de Bathurst, de Carleton. De là naissent 
souvent des méprises. L'année dernière, un 
bâtiment arrive d'Angleterre à Bonaventure ; 
le capitaine, vieux marin, connaissait tous les 
recoins de la baie des Chaleurs. Il demande 
où il pourra trouver Bathurst, lieu de sa desti- 
nation, et il est tout étonné d'apprendre que le 
port de Bathurst n'est autre que celui de Nipi- 
siguit, oii il a déjà fait bien des voyages. 



Au détour de la pointe de Bonaventure, nous 
rencontrons une berge ornée de banderoles et 
faisant route vers nous ; elle porte les notables 
du lieu, accompagnés de quelques miliciens, qui, 
le mousquet à l'épaule, n'attendent qu'un signe 
pour commencer la fusillade. Les premiers 
montent sur la goélette, et nous informent, 
qu'elle ne peut entrer dans la rivière de Bona- 
venture qu'à marée haute et par un chenal 
tortueux et difficile. Sur leur invitation, nous 



La Gaspésie 193 



oJ, profitons de la berge qui les a amenés, pour 

I 

ni nous rendre à la pointe, près de rembouchure 

^n . de la rivière. L'église est placée à un mille de 
là, sur une étroite langue de terre, qui s'avance 
entre la mer et le barachois ; elle est remar- 
quable par sa propreté exquise plutôt que par 
son architecture. En arrière, est un joli pres- 
bytère, habitation principale de M. H., dont la 
mission comprend le Port-Daniel, Paspébiac, 
Bonaventure et Cascapédiac. 



L 



Bonaventure est à huit lieues de Port-Daniel, 
à quatre de Paspébiac, et à six de Cascapédiac ; 
ses habitants sont des Acadiens, à la physiono- 
mie douce et intelligente. Leur caractère et 
leurs habitudes, nous dit M. le missionnaire, 
s'accordent avec ses dehors prévenants. L'ins- 
truction élémentaire, répandue parmi eux, a 
produit et produit encore les résultats les plus 
satisfaisants pour le corps et pour l'âme. Il est 
digne de remarque que, dans les deux ou trois 



194 La Oaspéiie 



endroits du district de G-aspé, où Ton a établi 
des écoles, les habitants remplissent lenrs de* 
yoirs civils et religieux mieux que leurs voisins 
qui sont privés do ce grand avantage. 

En 1762, treize familles acadiennes, qui, de* 
puis deux ans, étaient traquées par les autorités 
anglaises, et vivaient dans les bois avec les 
sauvages, se décidèrent à se fixer sur les bords 
de la rivière de Bonaventure. Les premiers 
colons et leurs descendants se livrèrent parti- 
culièrement à la culture de la terre, et ne 
s'occupaient de la pêche que pour subvenir à 
leurs propres besoins. Le gouvernement tarda 
longtemps à leur donner des titres de posses- 
sion; en 1792, ils ne les avaient pas encore 
reçus, car ils se plaignirent à cette époque de 
ce qu'on accordait à d'autres les terres qu'ils 
avaient défrichées et améliorées. 

En général, les Acadiens vivent très-vieux, 
et laissent de nombreuses postérités. Une des 



La Gaspésie 195 



familles qui se sont le plus anciennement éta- 
blies en de lieu, celle des Poirier, renferme 
plusieurs centaines d'individus. Un veillard, 
nommé Forêt, aïeul de quelques habitants de 
Bonaventure, mourut, il n'y a pas fort long- 
temps, au Cap-Breton ou dans la Nouvelle- 
Eeosse, laissant après lui trois cent dix-huit 
descendants. 



L'on rencontre encore, à Bonaventure, bien 
des restes de ces familles patriarcales, qui 
autrefois cultivaient en paix les terres de TAca- 
die, et rappelaient, par leur foi et la pureté de 
leurs mœurs, les temps primitifs du christia- 
nisme. Dispersés dans toute l'Amérique du 
Nord, les Acadiens conservent encore religieuse- 
ment la mémoire de ces temps de bonheur, 
interrompus par un acte atroce de barbarie ; ils 
n'ont pas oublié les circonstances qui accom- 
pagnèrent l'expulsion de leurs ancêtres. Les 
malheureuses victimes, qui la veille vivaient 



196 LaOmpéme 

toiis la protection des lois anglaises, forent 
poussées, la bayonnette dans les reins, sur les 
navires de Sa Majesté britanniqne ; on ne lenr 
laissa point le temps de se vêtir ; on ne lenr 
permit point de rien emporter. Le mari fot 
séparé de sa femme, le frère de son frère, r^i- 
fant de ses parents. Les nns forent jetés snr 
les côtes d'Angleterre ; on débarqua les antres 
dans les colonies anglaises, qui se les ren- 
voyaient de port en port. L'Acadiç, presque 
entière, resta ainsi privée de ses habitants, jus* 
qu'à ce que des colons d'origine britannique 
vinssent prendre les terres, les bestiaux, les 
maisons toutes meublées des malheureux exilés. 
L'expulsion des Acadiens fournit une des pages 
les plus sombres de Thistoire de la domination 
anglaise en Amérique. 



Peu d'événements ont causé des aventures 
aussi romanesques, aussi curieuses, que le 
grand dérangement ; c'est ainsi que les Acadiens 



La Oaspésie 197 



ont nommé leur expulsion de la terre de lenrs 
pères. Portant leur foi, leur probité et leur 
industrie dans les lieux où on voulut les laisser 
aborder, beaucoup d'entre eux s'établirent avan- 
tageusement ; après nombre d'années, quel- 
ques-uns réussirent à trouver les parents dont 
ils avaient été séparés depuis l'enfance. 

La religion formait le fond des institutions 
morales et politiques des Acadiens ; chez eux 
tout se rattachait à la religion, tout était réglé 
par les préceptes de la religion ; leur histoire 
est, pour ainsi dire, imprégnée du sentiment 
religieux. Qu'on compare, sur les événements 
de cette époque, les détails sèchement donnés 
par les officiers français et canadiens, avec les 
traditions conservées au sein des familles aca- 
diennes, et l'on sera forcé d'admirer la vivacité 
et la simplicité de la foi qui soutenait ce peuple, 
au milieu de ses adversités. 

En I756i l'intendant Bigot, écrivait au mi- 



198 La Gaspésie 



nistre : " M. de Boi&hébert, qui commande sur 
la rivière Saint-Jean, nous a envoyé le capi- 
taine et l'équipage d'un bâtiment, qui trans- 
portait des Acadiens au nombre de deux cent 
cinquante hommes, femmes et enfants, de Port- 
Boy al à la Caroline. Ce bâtiment, étant séparé 
par le mauvais temps, d'une frégate qui l'es- 
cortait, ainsi que d'autres navires aussi chargés 
de familles, les Acadiens se révoltèrent et obli- 
gèrent ce capitaine à les mener à la rivière 
Saint-Jean." 



Voilà le rapport officiel ; voyons le récit du 
même fait, modifié par la piété catholique et 
par la confiance en la providence de Dieu. Je 
le. donne comme je l'ai reçu d'un ancien habi- 
tant de Bonaventure, dont le grand père était, 
avec sa famille, sur le navire mentionné par 
Bigot. " Un des navires anglais portait un bon 
nombre de ces bonnes gens. Peu de jours 
après qu'il eût laissé Port-Royal, une violente 



La Gaspésie 199 



tempête s'éleva. Parmi les prisonniers, il y avait 
de vieux marins, qui entendaient la navigation^ 
encore mieux que les Anglais. Désespérant de 
conserver le navire avec son faible • équipage, 
le capitaine appela les Acadiens à son secours. 
Ceux-ci ne se firent pas prier ; car il s'agissait 
de sauver leurs femmes et leurs enfants. Fen- 
dant le trouble causé par le vent et par la mer, 
les prisonniers délivrent leurs compagnons de 
captivité, s'emparent du capitaine et des mate- 
lots anglais, qu'ils relèguent à fond de cale, et 
prennent eux-mêmes la direction du navire. 
Libres, ils commencent par se jeter à genoux 
et récitent les litanies de la sainte Vierge. Puis 
ils se relèvent pleins de confiance, attachent 
au gouvernail un scapulaire, et invitent leur 
bonne mère à guider le navire, tandis qu'eux- 
mêmes feront la manœuvre. Et le navire fut 
si bien conduit, qu'au bout de quelques heures 
il arrivait dans la rivière Saint-Jean." 



200 LoL Gaspésie 



La navigation, l'agricnllnre et la coupe des 
bois de construction occupent les Bonaventu- 
riens. Lies bois, qui se descendent dans la 
rivière de Bonaventure, sont achetés par la 
maison Gilmour, et tran8i>ortés à Balhousie, 
d'où on les expidie en Angleterre. 

JuUlei, 14. 

La visite épiscopale s'est terminée aujour- 
d'hui ; elle semble avoir produit les meilleurs 
effets sur les braves gens du lieu. Vers le soir, 
nous retournons à la goélette, qui nous attend 
près de la pointe où nous sommes descendus 
en arrivant. 

Un original, moitié anglais, moitié français, 
nous reçoit sur le gaillard, avec les airs d'un 
gentilhomme qui fait les honneurs de sa mai- 
son. Il est partout, sur le pont, dans la chambre, 
à l'avant, à l'arrière ; impossible de l'éviter. Il 
s'attache comme une sangsue à ceux qu'il peut 



La Gaspérie 201 



saisir ; il i>ourstiit son homme, du geste et de 
la langue, des pieds et des mains, en anglais et 
en français: " C'est avec un regret infini," ré- 
pète-t-il, '' que j'ai appris le départ de Paspébiac 
de Monseigneur l'Evêque, au moment même 
où je me disposais à le visiter. C'est un devoir 
pour moi de témoigner mon respect aux per- 
sonnages distingués qui visitent la baie des 
Chaleurs ; aussi ai-je fait aujourd'hui un voyage 
tout exprès pour voir Sa Q-randeur." La soirée 
s'avance, et l'on n'a pu encore secouer à terre 
l'importun visiteur ; sans avoir égard aux civi- 
lités qu'il semble attendre, nous descendons au 
souper, laissant le bourgeois se siffler dans les 
doigts. — *' Monseigneur, un mot, s'il vous plait ; 
outre le plaisir de vous saluer, je voulais avoir 
celui de vous présenter un beau quartier de 
veau ; il est à vous, au prix de quatre chelins." 
— '* Je suis bien reconnaissant de votre poli- 
tesse," répond l'évêque, *' mais c'est demain un 
jour maigre chez les catholiques, et nous n a- 



202 La Gaspésie 



vous pas besoin de viande fraîche pour Ob'- 
server l'abstinence." 



Après le souper, le brave homme nous attend 
près de l'escalier : — ** Monseigneur, je reviens ; 
je n'ai pu vendre mon veau, je vous prie de 
l'accepter en présent." — " Que votre veau soit 
offert en vente ou en présent, nous n'en man- 
gerons point demain. Comme vous n'avez rien 
à faire avec les scrupules des catholiques, le 
plus court moyen de vous en débarrasser serait 
d'en faire un dîner pour vos amis." 



. Juillet, 15. 

De grand matin, nous sommes au large ; un 
temps calme et brumeux fait place, sur les dix 
heures, à un soleil brillant et à un vent léger 
qui nous pousse vers Cascapédiac. 



La Gaspésie 208 



O'est chose facile d'observer les jours mai- 
gres, quand on vit dans ces parages. Hier, nous 
nous sommes ponrvns de saumon à Bonaven- 
ture ; aujourd'hui, en poursuivant notre route, 
nous faisons provision de morues, aux berges 
des pêcheurs, qui nous offrent les plus belles, à 
un chelin la douzaine. 



Vers midi, le vent fraîchit ; nous dédoublons 
le cap Noir, et devant nous s'étend la belle 
baie de Cascapediac, qui a treize milles de lar- 
geur sur cinq ou six de profondeur. 



Monseigneur de Sidyme est reçu par la popu- 
lation, réunie sur la grève. Au milieu de la foule, 
s'agite un gros matelot anglais, qui est évidem- 
ment un digne disciple de B icchus. Il vaut à 
lui seul une compagnie d'artillerie. Un tison 
à la main, il se tient près du canon, aussi droit 
que le permettent ses jambes chancelantes; 



204 La Gaspésie 



comme officier, il commande de faire feu; 
comme seul artilleur, il applique la torche à 
l'amorce ; et, comme assistant, il applaudit par 
un rigoureux hurrah. 



L'église de Oascapédiac est un joli édifice de 
bois, bâti par M. Painchaud, autrefois mission- 
naire dans cette partie du diocèse de Québec. 
Elle touche au presbytère, où réside un vieux 
gardien, qui est en même temps chantre et sa- 
cristain. 



Tout auprès, coule le petit Cascapédiac, qui, 
ayant de se jeter dans la baie, fait tourner les 
moulins de M. Cuthbert, riche marchand écos- 
sais. L'embouchure du grand Cascapédiac est à 
une demi-lieue plus loin. Ces deux rivières, 
dans la partie inférieure de leur cours, arrosent 
une vallée unie et fertile, qui s'enfonce entre 
les montagnes, et s'étend jusqu'à trois lieues 



La Gaspésie 205 



de la mer. Plusieurs familles écossaises et ir- 
landaises, attirées par M. Cuthbert, ont com- 
mencé à défricher la portion la plus reculée de 
la vallée, et sont très-satisfaites de leurs pre- 
mières récoltes. Cependant la masse de la 
population à Cascapédiac est d'origine française 
comme dans tous les autres lieux que Tévêque 
a visités sur la côte. De fait, même après l'éta- 
blissement de petites colonies anglaises, à Dou- 
glastown et à New-Carlisle, la majorité des 
habitants de la Graspésie a toujours été fran- 
çaise et catholique. En 1793, M. Fromenteau, 
qui avait parcouru tout le pays, écrivait au 
juge en chef de la province du Bas-Canada: 
'^ Les cinq-huitièmes des habitants du district 
de Graspé sont acadiens et canadiens ; le reste 
est de nations mêlées ; les catholiques romains 
forment les trois-quarts de la population." 



206 ha Ouspésie 



Juillet, 18. 

Une belle pointe, couverte de pins, s'avance 
entre les deux rivières de Cascapédiac ; c'est 
un des sites les plus agréables de toute la G-as- 
pésie. La large baie de Cascapédiac, les rives 
verdoyantes des rivières, les montagnes de 
Maria, qui se terminent par la cime élevée du 
mont Tracadigetche, forment un tableau plein 
de noblesse et de grandeur. 

Au delà du grand Cascapédiac, est un petit 
village de sauvages micmacs, établis sur un ter- 
rain de huit cents arpents, que le gouverne- 
ment a réservé pour leur usage, quand les 
terres voisines ont été vendues. Cet établisse- 
ment paraît être une dépendance du village de 
Bistigouche. 

On nous désigne, sur l'autre côté de la baie 



La Gaspésie 207 



des Chaleur», une terre fort basse. C'est Tîle 
aux Héfous, où, le printemps dernier, les 
pêcheurs des environs ont trouvé le hareng en 
grande abondance. Jusqu'à présent, la pêche 
au Ijiareng avait été négligée, parce que l'on 
aimait mieux s'occuper du saumon et de la 
morue. Aujourd'hui que ces deux dernières 
espèces deviennent rares vers le fond de la 
baie, il y aurait plus d'avantage à faire la pêche 
au hareng, sur une plus grande échelle. Ce 
poisson, qui, il y a trois ou quatre cents ans, 
enrichissait les Hollandais, qui, aujourd'hui, 
donne des profits considérables sur les côtes 
de l'Angleterre et de l'Ecosse, pourrait devenir 
un objet important de commerce dans ce pays. 
Un écrivain du règne de Jacques I, prétend 
qu'en une seule année les Hollandais vendirent 
un million et soixante-huit mille barils de 
hareng, et qu'ils en retirèrent une somme d'un 
milHon cinq cent dix-sept mille livres sterling. 
Outre ce qui fut ainsi vendu, il en fut con- 



208 La ChupéHe 



sommé dans le pays pour une yalenr de plu- • 
sieurs centaines de milliers de louis. 

On conserve le hareng, soit en le salant, soit 
en le fumant. Le poisson conservé par le pre- 
mier procédé se nomme chez les Anglais, white 
ou pickled fish. Le mot de pickle, suivant quel- 
ques étymologistes, serait dérivé de Beauklen, 
nom d'un flamand, qui, le premier, découvrit le 
secret de conserver le hareng en le salant. 
Pour reconnaître le service rendu au commerce 
par cette découverte, les états de Hollande éri- 
gèrent une statue à Beauklen, mort en 1897. 

Pour fumer le hareng, on le laisse dans là 
saumure pendant vingt-quatre ou trente heures^ 
après quoi on l'attache par la tête, et on l'ex*^ 
pose à la fumée. Pour être bon, disent les 
Hollandais, il doit être gros, gras, huileux et 
mou. A Bonaventure et à Cascapédiac, l'on 
fume beaucoup de hareng ; il serait peut-être 



La Gaspésie 209 



mieux de le saler, car celui qu'on prend dans 
la baie des Chaleurs est généralement fort 
maigre. 

L'on pré;tend avoir découvert des huîtres 
près du cap Noir. Les eaux étant devenues 
très-basses, il y a plusieurs années, des pécheurs 
crurent en apercevoir un banc, à une profon- 
deur de deux brasses. Jusqu'à ce jour, cepen- 
dant, Caraquet est le seul endroit de la baie 
des Chaleurs qui en ait fourni. 

Poussée par une brise de grand largue, la 
Sara fuit rapidement vers Carleton. La mer 
est houleuse, et frappe fortement contre le flanc 
de la goélette. Tandis que M. N., étendu sur 
le pont, jouit des douceurs du sommeil, une 
vague vient se déployer sur lui, et l'inonde de 
la tête aux pieds. Le brave dormeur se sou- 
lève sur le coude, ouvre un œil pour s'assurer 
qu'il n'a pas été emporté à la mer, secoue son 
manteau, se retourne et ronfle. 



210 La Ga^pésie 



Au bout d'une heure et un quart, nous avons 
parcouru les quinze milles qui séparent Casca- 
pédiac de Carleton, et nous jetons l'ancre vis-à- 
vis de ce dernier endroii 



CHAPITRE SEPTIÈME. 



Carleton — Un Musée ^- Dalhousie — Un combat naval lor le Bietig^onche 
— François Coundeau — Village de Bistigouche — Traditions — Pitre 
Baskette et son canot d^écorce. 



Carleton, ou Tracadîgetche, ressemble aux 
paroisses du district de Québec. Pour ses habi- 
tants, la pêche est d'une importance secondaire ; 
l'agriculture forme leur principale occupation. 
Des chemins bien entretenus permettent de 
voyager en voiture, dans toute l'étendue de 
Carleton ; aussi chaque cultivateur possède che- 
val et charettes, tant pour les voyages et les 
promenades, que pour les travaux de la terre. 
C'est un luxe que nous n'avons pas encore ren- 
contré dans la Gaspésie. 



212 La Oaspésie 



Aprôs la dispersion des Acadiens, quelques 
familles, originaires de Tracadie, poussèrent 
jusqu'à ce lieu-ci, qu'elles nommèrent Tracadi- 
getche, ou petite Tracadie. Ce fut le noyau 
autour duquel se réunit la i>opulation actuelle. 

Maria, Oarleton et Mégouacha, qui forment 
cette mission, renferment environ treize cents 
âmes. Les deux derniers cantons sont presque 
entièrement peuplés par des Acadiens, tandis 
que le premier est occupé par des Irlandais. A 
Maria, entre la mer et le pied des montagnes» 
l'on trouve deux ou trois rangées de terres, qui 
peuvent être aisément cultivées ; mais à Carie, 
ton, le premier rang atteint le flanc du mont 
Tracadigetche,. dont les aspérités ne sont guère 
propres à tenter le laboureur. 

M. le missionnaire, qui ne nous attendais pas 
si tôt, est encore à Ristigouche, occupé à pré* 
parer les sauvages pour la visite épiscopale. 



La Oaspérie 218 



Hier, un canot léger a été expédié pour lui 
annoncer que l'évêque de Sidyme était à l'en- 
trée de la baie des Chaleurs, car on croyait la 
Sara a Port-Daniel, quand elle a paru dans le 
havre. 



M. M., missionnaire de Carleton, a formé w^ 
cabinet d'histoire naturelle, riche en prpduQ<; 
tiens minérales et zoologiques de cette pqrtion 
du pays. Les oiseaux de la mer y sont perchés 
à côté des habitants de la forêt ; les poissons 
nagent dans Tair, soutenus par les instruments 
qui les ont arrachés aux douceurs de la vie 
aquatique; Técorce, qu'une matrone micmac» 
que a ornée de symboles et de fleurs en poil de 
porc-épio, est suspendue aux armes du guer- 
rier, lye tomahawk, la massue, les haches, les 
têtes de flèches, les longs calumets de paix et 
de guerre se croisent, au-dessus du bonnet 
coquet de la fille sauvage, et du capot orné 
de rasades que le faraud micmac porte aux 



214 La Oaspéne 



grandes solennités. Les fourneaux de calumets 
ont été taillés par les sauvages, qui emploient 
une pierre, molle au sortir de la carrière, mais 
se durcissant à Tair et prenant une teinte fort 
noire. Dans des corbeilles du pays, sont dé- 
posés les minéraux que M. M. s'est procuf es 
pendant ses courses scientifiques. Il a surtout 
réuni un grand nombre d'agates, pierres fort 
abondantes sur les côtes de la Gaspésie. Les 
pointes de flèches sont formées d'un silex blan- 
châtre ; souvent la charrue en déterre au mi- 
lieu des champs sur la pointe à Bonami, où les 
sauvages ont été autrefois dans l'habitude de 
séjourner. 

Devant l'église de Carleton est un grand bara- 
chois, de même forme que celui de Paspébiac; 
l'eau y est presque partout d'une profondeur 
de quatre à cinq pieds. Lorsque la mer agitée 
par le vent vient se briser avec furie sur le banc 
de sable, à quelques toises des vagues irritées 



La Gaspéiie 215 



s'étend ce bassin, toujours calme et paisible. 
N'est-ce pas l'image de l'homme juste, qui reste 
impassible au milieu des agitations du monde 
et des tempêtes de la vie ? 

Juillet, 17. 

Fendant l'office du n^atin, M. \e missionnaire 
arrive, tout surpris de nous trouver à l'œuvre, 
alors qu'il nous croyait encore bien éloignés. 
Les exercices de la visite se font ici avec plus 
de dignité que dans les missions voisines ; la 
sacristie est abondamment fournie d'ornements, 
les clercs sont adroits, l'église est plus grande 
qu'aucune de celles que nous avons vues jus- 
qu'à présent dans la Gaspésie. 

Quelques bourgeois résident à Carleton, et 
parmi eux sont des avocats qui, lorsque la cour 
siège, vont à New-Carlisle discuter le pour et 
le contre avec leurs confrères du lieu. Quoique 
le désir d'obtenir justice engage à s'adresser à 



"^ ^«*i-^./e 






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^^„t q"'il y a des avocats, i] ^. ^^'^'^^^ ^ Pré- 
a*^ s'accorder. IJ faut en revenir^ ^^"* '"^^«^ 
. laisser les cours. Voyez >. *^^ «^Perts 

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docteur LaB. avait établi une pêcher "^^^^ '" ^^ 
jïio» ; P^^r se maintenir dans ses dr^^'^^ ^ ^^^" 

obligé de plaider avec son voisin ^ ^^ ^' ^^ ^^* 

"' pendant n? 
gieurs années. Comme la décision > ^ ^" 

point, les plaideurs convinrent âa » ^^^^* 
*^ ^« sen r^^ 

porter au jugement de trois arbitres, a 

d'une heure, Taifaire était conclue à la o x. 

^ ^a ®^tisfac. 
tion des deux parties. Tenez, si Ton ,. , 

^ Voulait 

nous en croire, la cour remonterait bipn ^.-x 

^itîn Vite à 

Québec." Cette mauvaise humeur des >.i . 

aeurs tombe, non sur les particuliers, qui g 
des hommes honorables, mais sur le système 
d'administration de la justice, propre à multi- 



La Gaspésie 217 



plier les frais et à retarder l'époque du juge- 
ment. 

Juillet, 21. 

Nous entrons dans la rivière de Bistigouche. 
A notre gauche, est une terre basse, qui ap- 
partient au Nouveau-Brunswick ; c'est la pointe 
à Bonami. Vis-à-vis, sur le côté du Canada, est 
le cap de Mégouacha. Ce nom sauvage signifie 
longtemps rouge^ et désigne la couleur de la 
terre ; la teinte rougeâtre du sol s'étend sur 
une grande partie des côtes. 

La pointe la plus avancée de Mégouacha 

porte quelques arbres, qui, de mémoire d'homme, 

ont toujours servi de refuge à des familles de 

corbeaux. Ces oiseaux, d'un noir brillant, sont 

beaucoup plus gros que les corneilles, et ne se 

rencontrent nulle part ailleurs, autour de la 

baie des Chaleurs. Ils paraissent attachés à ce 

coin de terre, que leur tribu a sans doute habité 

K 



218 La Gaspéste 



depuis longtemps ; aussi, quand ils roient appro- 
cher des maraudeurs, ils ne manquent point de 
protester contre les envahissements de Thomme, 
par des coassements bruyants et prolongés. 



A un mille de la pointe à Bonami et sur la 
même rive, est la ville de Dalhousie, renfermant 
une trentaine de maisons. L'année dernière, 
soixante bâtiments y ont x>ris des chargements 
de bois. Une petite île située à quelques arpents 
de la terre ferme, met les navires à couvert des 
vents. Près de cet îlot, sur une pente assez 
raide, est placée la ville naissante qui, par sa 
position avantageuse, pourra un jour acquérir' 
de l'importance. Les rivières qui se jettent 
dans le Ristigouche arrosent une grande éten- 
due de pays, aujourd'hui couverte de beau bois 
et renfermant des terres fertiles. Quand cette 
contrée sera ouverte à la culture, Dalhousie sera 
le centre d'un vaste commerce d'importation et 
d'exportation. Située au fond de la baie des 



La Gaspésie 219 



1 ■■«. 1 1 j,' 



Chaleurs, à rembouchure d'uno rivière, qui a 
ici une lieue de largeur et peut porter les plus 
gros navires, entourée de pêcheries abondantes, 
jouissant d'un climat salubre, cette ville réunit 
des avantages qui manquent à beaucoup de 
villes considérables de l'Amérique anglaise, 



Nou9 n^ouillons devant Dalbousio. Monsei'* 
gneur de Sidyme demeure è bord, tandis que, 
poussés par la curiosité, ses compagnons de 
voyage mettent pied à terre, pour visiter la 
future capitale du pays de Itistigouche, Les 
habitants du Nouveau-Brunswicfc, comme leurs 
voisins, les Yanlçees, créent une ville à peu de 
frais ; maint village du Canada renferme une 
population double et triple de celle de Palhou* 
sie, sans aspirer cependant au titre de ville, 
Palhousie est encore une cité microscopique, 
dont la rue principale, bordée de douze mai* 
sons, conduit à une hauteur, capitole futur de 

cette nouvelle métropole, 



2SfO La Oaspésit 



De la pointe à Bonami, où nous allons voir 
quelques familles sauvages sous leurs tentes, 
nous suivons la grève pour arriver au village 
de la Ri vière-à-r Anguille, qui, ainsi que Dal- 
housie et Ristigouche, est desservi par M. le 
missionnaire de Çarleton. Malheureusement 
pour nous, un rocher s'avance dans la mer et 
nous barre le chemin. Reculer cette masse est 
impossible ; nous jeter à Teau, ne nous convient 
guères. Retourner sur nos pas ? ce procédé ne 
paraît point honorable à un des voyageurs, qui 
entreprend d'escalader le cap, taillé presque 
perpendiculairement. Il grimpe, en s'aidant 
des pieds et des mains ; mais à peine est-ij 
arrivé au milieu de la montée, qu'une pointe 
de rocher cède sous son poids, et trois pi- 
rouettes conduisent l'aventureux individu dans 
tonde arrière. 



Comme l'eau est peu profonde, le danger 
n'est pas grand. Une berge vient nous cher- 



La Gaspésie 221 



cher pour nous déposer au village, où notre 
joyeux ami reste après nous, afin de faire sécher 
ses habits. 

Pendant que nous sommes arrêtés à Dalhousie, 
M. MacDonald, nommé administrateur du dio- 
cèse de Oharlottetown après la mort de Tévêque 
MacEachern, arrive de Nipisiguit pour inviter 
monseigneur Turgeon à visiter la côte méri- 
dionale de la baie des Chaleurs, qui fait partie 
du Nouveau-Brunswick. Ayant reçu une ré- 
ponse favorable, il repart aussitôt, afin d'aller 
préparer les populations des villages acadiens 
à la visite épiscopale. 

Dalhousie est à quatre lieues de Carleton, et 
à six lieues du village sauvage de Ristigouche, 
où il nous faut remonter par la rivière qui porte 
le même nom. Nous laissons la petite ville, 
vers trois heures, et quoique le vent ne soit 
point favorable, nous faisons route à l'aide de 



222 La Gaspésie 



la marée ; vers sept heures du soir, le reflux 
nous force à jeter l'ancre vis-à-vis de la pointe 
à la Batterie. 



Les rayons argentés de la lune se jouent sur 
les eaux, légèrement agitées par une faible 
brise. En amont et en aval de la Sara, une 
bande scintillante marque le cours de la rivière ; 
sur les coteaux voisins descend une lumière 
plus pâle et plus égale, qui en fait ressortir les 
ccpitours ; quelques maisons blanches se déta- 
chent çà et là sur les massifs assombris de la 
forêt. Ce demi-jour répandu dans les airs laisse 
errer un vague mystérieux sur les eaux et sur 
la terre. 

Sauf le murmure des conversations parmi lea 
passagers, et les aboiements d'un chien du 
Nouveau-Brunswick, auxquels répond l'écho 
de la rive canadienne, un calme solennel règne 
autour de nous. Et ces lieux si beaux, si pai" 



La Gaspésie 223 



Bibles, où rhomme n'a dû se liyrer qu'aux tra- 
vaux de la pêche et aux amusements de la 
chasse, peuvent néanmoins fournir l'occasion 
de s'écrier avec Virgile : 



• •....*• Bella, horrida bella, 

Ht Tyberlm mtdto spnmaatem sanguine cexuo. 



Les horreurs de la guerre ont jadis troublé 
ces eaux, qui aujourd'hui coulent silencieuses 
sur les ossements des guerriers d'un autre 
siècle. En ces lieux, l'orgueil, la haine, l'amour 
de la gloire, le dévouement à la patrie ont vive- 
ment disputé la palme de la victoire. 

C'était au printemps de 1760 ; Québec avait 
été pris l'automne précédent. Pressée par le 
marquis de Vaudrcuil, la cour de Versailles 
envoyait de faibles et tardifs secours au cheva- 
lier de Lévis, <jui était décidé à tenter une 
attaque contre Québec. La flotille française 
s'était amusée en route à poursuivre quelques 



224 La Gaspésie 



navires ennemis; aussi fut-elle devancée par 
les vaisseaux anglais, qui lui barrèrent le pas- 
sage à l'entrée du fleuve Saint-Laurent. Elle se 
jeta alors dans la baie des Chaleurs, et remonta 
la rivière Ristigouche, où le commandant, M. 
de Danjac, trouva quinze cents personnes, réfu- 
giées sur ces bords, et vivant dans un état 
déplorable de misère. Le capitaine Byron, pro- 
bablement le célèbre navigateur, grand pèr« 
du poète de ce nom, s'avança avec les vaisseaux 
le Famé, le Dorsetshire, VAchillCj le Scarborough 
et le Repuise, pour attaquer la flotte française' 
qu'il rencontra le huit juillet, à peu près dans 
cette partie du Ristigouche. Elle était com- 
posée du Machault, de trente-deux canons ; de 
VEspérance, de trente ; du Bienfaisant, de vingt- 
deux ; du Marquis de Marloze, de dix-huit. Les 
Français s'étaient préparés à recevoir chaude- 
ment l'ennemi ; leurs vaisseaux étaient protégés 
par la pointe à la Biitterie, où plusieurs canons 
avaient été mis en position. Plus bas, à la 



La Gaspésie 22S 



pointe à la Garde, d'où la vue s'étend jusqu'à 
l'embouchure du Eistigouche, était un piquet 
de soldats, qui avaient ordre de veiller sur le 
cours de la rivière et d'avertir de l'approche de 
la flotte anglaise. 



Favorisés par un bon vent, les vaisseaux de 
Byron remontèrent sans obstacle, jusqu'à la 
pointe à la Batterie, où une vive canonnade 
s'engagea. Deux bâtiments français furent mis 
hors de combat, et les canons de la batterie 
réduits au silence ; le Bienfaisant et le Marquis 
de Marloze durent alors se retirer vers le village 
sauvage, tandis que les Anglais s'avançaient 
jusqu'à la pointe à Martin, sur la rive opposée, 
où ils souffrirent beaucoup de feu de quelques 
canons placés à fleur-d'eau. Cependant, leur 
artillerie supérieure criblait les vaisseaux fran- 
çais ; un de ceux-ci fut poussé au rivage, près - 
de la chapelle de Eistigouche, tandis que le 
commandant de l'autre mettait le feu aux pou- 



229 La Gaspéiie 

dres, afin de Tempêcher de tomber* a^3^ ï^ainjf 
des AnglaiSt 

Resté maître du champ de bataille par \% 
destruotiou de IsC flotte ennemie, Byron fit dé* 
truire un amas de cabanes, décoré du nom de 
la Nouvelle^Rochelle et situé sur la pointe à 
Bourdo, à trois milles au-dessus du village de 
Sistigouche. Pendant ce temps les Français 
et les Micmacs se réfugiaient dans les bois, où 
ils attendirent en sûreté le départ de la flotte 
anglaise, 

L'imagination reporte fortement vers ces scè« 
nés animées et terribles, quand on se trouve 
sur le théâtre même de la lutte. Les vaisseaux 
des deux nations rivales, se croisant, se fayant, 
se rapprochant ; leurs longs pavillons qui flot-» 
tent dans les airs et portent un défi à Tennemi ; 
au milieu des broussailles du rivage, ces trou- 
pes sauvages, grotesquement coiffS§es et habil- 



La Gaspésie 227 



lées ; ces caps arides, surmontés du drapeau 
blanc et défendus par des pièces d'artillerie, 
dont la gueule s'allonge hors des meurtrières 
pour vomir le feu et la mort ; ces nuages de 
fumée roulant sur les eaux et dérobant aux 
combattants la vue du ciel ; les craquements 
des mâts qui se brisent, les sifflements aigus du 
commandement ; le bruit de la mousqueterie 
et du canon, le^ cris de la victoire, de la dou- 
leur, et de la rage : voilà les parties du drame 
qui se jouait, il y a soixante-quinze ans, sur le 
théâtre resserré, au milieu duquel nous nous 
trouvons. C'était un des épisodes de la longue 
rivalité entre la France et l'Angleterre. 

.luillet, n. 

De grand matin la Sara louvoie, mais avec 
précaution, car le chenal du Uistigouche n'a 
ici qu'un quart de lieue de largeur. Sur la 
rive droite, loin devant nous, danse sur les 
eaux un groupe de maisons blanches : c'est 



228 La Oaspésie 



Campbelltown, ou la pointe à Martin, petite 
ville qui s'est élancée dans le monde, depuis 
trois ou quatre ans. De l'autre côté, sur la rive 
canadienne, est la pointe à la Croix, propriété 
de M. Christie, ancien membre du parlement 
provincial ; un peu plus loin s'avance la pointe 
de Ristigouche, sur laquelle se trouve le village 
sauvage. 



Trois chefs micmacs ont été députés pour 
offrir les hommages de leurs frères à monsei- 
gneur de Sidyme. François Coundeau, premier 
chef, est un peu courbé sous le poids de ses 
soixante-quinze ans. Il porte sur sa poitrine 
deux médailles d'argent: l'une lui fut donnée 
quand il devint chefs ; l'autre a appartenu à 
son père. Thomas Barnabe, le second chef, est 
un homme actif et intelligent; c'est le mar- 
chand et l'homme d'affaire du village ; sa so- 
briété et sa prudence lui ont procuré une 
aisance inconnue à ses compatriotes. José 



La Gaspésie 229 



Marie, troisième chef, n'est remarquable que 
par un air de douceur, qu'on rencontre assez 
souvent chez les Micmacs. Il réside ordinaire- 
ment au village de Cascapédiac. 



Malgré son extrême pauvreté, François Coun- 
deau a conservée toute sa fierté sauvage. Fils et 
petit-fils de chefs, il ne reconnaît autour de lui 
que des inférieurs. Avec lord Dalhousie seul, il 
consentit à communiquer sur un pied d'égalité, 
lorsque ce haut personnage, alors gouverneur- 
général du Canada, visita le village de Bisti- 
gouche. En adressant à l'évêque de Sidyme 
un discours en langue micmaque, Coundeau 
conserve un sang froid imperturbable. A quel- 
ques pas de lui, on tire le canon de la goélette ; 
un mouvement involontaire se manifeste chez 
ceux qui l'entourent, mais la secousse ne pro- 
duit pas la plus légère impression sur ses nerfs. 
Un grand chef ne se dérange pas pour si 
peu. 



2S0 La Gaspésie 



i)n Ta vu, ax>rè« uue marche de plusieurs 
jour», pendant le/squel» il n'avait eu rien à 
manger, pa«Her au milieu de framboisiers cou* 
verib de fruits, sans daigner se pencher pour 
en cueillir. *' Il n'y a que les femmes," disait-il, 
*' (|ui se baissent pour manger les fruits. " 

Un joxir (iu*il remontait au village, un vent 
foutvaive soiiOlait avi-^' \ i^lnu t^ et empêchait 
sou canot de doubler uiu t-, iiuv. Ku s'asseyant, 
Ibnudeauotrrait moins il ' jUm- un vent; mais, 
suivant Uù. un chef ua iUùt i»v'iut plier devant 
Vonntnui. Pobout, il continua à lutter contre 
U force qui lui résistait ; neuf fois il fut re- 
poussé suus perdre courage. Enfin, sa persé- 
vérance remporta ; et, à la dixième tentative, 
il doubla la pointe, sans avoir eu la houte de 
s'assoir en face du vent. 

** Fïivnçois,'* \ox disait M. F., alors mission- 
naire de Kistigouche> "pourquoi nas-tn jpas 



La Gaspésie 



appris le français ? " — Je n'en ai pas best 
Comment fais-tu quand tu es sans vivres, 
jnilieu des habitations canadiennes ? — Oh ! voilà 
tout ce qu'il me faut : Ti pain ; té Ceau ; fia 
/lande, TJn capitaine n'a pas besoin d'en savoir 
plus long,** 

Coundeau a toute l'imprévoyance sauvage et 
ne s'occupe jamais du lendemain. ** Coundeau," 
remarquait Thomas Barnabe, ** a moins d'esprit 
que le goéland ; le goéland connaît le temps du 
hareng, mais Coundeau ne connaît pas le temps 
pu il doit faire pes provisions," 

Dès que les chefs sont montés sur la goélette, 
' une vive fusillade retentit sur le rivage. A 
travers la fumée, apparaissent tantôt un bras 
armé d'une baguette, tantôt une tête de mie* 
mac soufflant dans un canon de fusil, tantôt un 
groupe de chiens qui, le nez au vent, hurlent 
de toute la force de leurs poumons. De son 



7 



^ , La Oaspésie 



côté, la pièce d'artillerie du village fait entendre 
sa grosse voix. Ce lourd individu, jadis défen- 
seur d'une frégate française, fut encloué en 
même temps que plusieurs de ses confrères, 
lorsque ses anciens maîtres jetèrent leurs vais- 
seaux à la côte. Un sauvage a rendu la voix à 
celui-ci, en débouchant la lumière. 



A neuf heures du matin, nous débarquons 
près de la chapelle. Messieurs et mesdames 
de la tribu, tous en grande tenue, sont rangés 
sur la grève, pour recevoir la bénédiction épis- 
copale. Monseigneur de Sidyme dit la messe, 
pendant laquelle Benjamin LaBauve, aidé de 
son père, de ses frères et de ses cousins, chante 
quelques prières en langue micmaque. Presque 
tous les hommes du village se mêlent de chan- 
ter, et la plupart s'en tirent assez bien ; mais 
la voix douce et mélancolique de Benjamin 
attire surtout notre attention. 



La Guspésie 233 



La famille LaBauve est renommée dans tout 
le pays par les bons chantres qu'elle a produits. 
Le père de Benjamin, grand et vigoureux 
vieillard de soixante-douze ans, conserve encore 
quelques restes d'une voix autrefois magni- 
fique. Sous ce rapport, son fils et son petit- 
fils soutiennent dignement la réputation du 
père. Dans la bouche de Benjamin LaBauve, 
les chants de l'Eglise, déjà si beaux par leur 
gravité et par la simplicité de leur cadence, se 
revêtent d'un charme particulier, que leur com- 
muniquent l'organe du chantre et la douceur 
de la langue micmaque. Lorsque, sous cette 
humble voûte, noircie par les années, et con- 
sacrée par les prières des premiers chrétiens 
de la Graspésie, les descendants des enfants de 
la forêt entonnent des cantiques de ^douleur et 
de repentir, où quelque prière pour les morts, 
la pensée se reporte avec tristesse sur ce peuple, 
jadis maître de toute la contrée, et aujourd'hui 
disparaissant rapidement en présence de la 
civilisation européenne. 



234 La GaspéHe 



La plupart des cahiers de chant dont se ser- 
yent les Micmacs sont dûs à un des anciens 
missionnaires de la nation, M. Maillard, mort à 
Halifax en 1768, après avoir longtemps ;ns- 
trui, édifié et protégé ses ouailles. Quelques- 
uns des manuscrits sont en lettres romaines, 
les autres en caractères ^ont chacun représente 
une syllabe ou un mot. Aucun européen n'a 
jamais su le micmac aussi bien que M Maillard ; 
ce vénérable prêtre a laissé sur cette langue 
des instructions et des règles, qui ont été d'un 
grand service aux missionnaires chargés de 
continuer son œuvre. 

Juillet, 23. 

Du pied des hauteurs qui sont en arrière 
du village, le terrain s'abaisse insensiblement 
et se termine à la pointe où est la chapelle. 
De cet endroit, la vue est magnifique. D'un 
côté, en remontant, la rivière s'élargit considé- 
rablement et ressemble à un lac ; vis-à-vis, est 



Li Gaspésie 235 



Oampbelltown avec ses jolies maisons, ses na- 
vires, ses longs trains de bois ; sur la gauche, 
se déploie le cours inférieur de la rivière, que 
l'œil suit jusques près de Dalhousie. Dans cet 
espace de cinq lieues de longueur, le Eisti- 
gouche coule entre deux chaînes de coteaux, 
tantôt couronnés de beaux arbres, tantôt cou- 
verts de riches moissons, au milieu desquelles 
s'élève la cabane du pauvre colon, ou la de- 
meure plus confortable du bourgeois cultiva- 
teur.' 



Campbelltown a devancé Dalhousie, sa sœur 
aînée. Il renferme environ cinquante maisons, 
et une chapelle presbytérienne. L'an dernier, 
trente-cinq ou quarante navires y ont pris des 
chargements de bois. En eflFet, depuis les grands 
incendies qui ont dévasté une vaste étendue 
des forêts du Nouveau-Brunswick, une partie 
du commerce de Miramichi s'est réfugiée dans 
le Eistigouche. A tous les avantages que pos- 



236 La Gaspésie 



sède Dalhousie, Campbelltown en joint un 
autre qui peut lui devenir fort utile, celui d'être 
plus avancé dans l'intérieur du pays. Relégué 
au fond des bois, le défricheur, qui trouvera 
des marchandises à bon compte dans une ville 
voisine, ne se donnera pas la peine de parcourir 
encore cinq lieues, pour acheter au même prix 



des objets semblables. Il viendra au lieu le 
plus proche échanger ses denrées contre les 
produits des pays étrangers ; le commerce de 
l'intérieur s'y concentrera, et finira par y attirer 
le commerce du dehors. * 

Cependant le site du village micmac était 
beaucoup plus avantageux pour la création 
d'une ville ; son beau plateau était bien préfé- 
rable au terrain raboteux, sur lequel est bâti 
Oampbelllown. La pointe des sauvages s'a- 
vance en eau si profonde, que les navires y 



1 Je devais être roauvaie prophète, il y a vingt-cinq ans ; car il ne parait 
pas que Can.pbelltown ait fait plus de pi ogres que Dalhousie 1861. 



J 



la Gaspésie ?87 

peuvent mouiller à quelques pieds 4© terre, 
taudis qu'ils ue peuvent apprpcljer àx\ rivag§ 
opposé, 

Lorsque lord Dalhousie visita le Ristigouche. 
il offrit aux Micmacs, en échange de remplace* 
ment de leur village, des terres qui avoisinent 
le Hg Métapédiac, et de plus une rente anuuelle 
de six cents louis. L'offre était avantageuse ; 
ftvec l'assurance d'une somme d'argent fort 
importante, ils devenaient maîtres d'un lac où, 
le saumon monte en abondance dans la saisoq. 
du frai. Or, pour eux, la pêche au saumon est 
une occupation favorite et un moyen de subsis^ 
tance. En se transportant au lac Métapédiac, 
ils s'éloignaient d'une ville, qui tôt ou tard finira 
par corrompre leurs mœurs, ils se mettaient et, 
J'abri des empiétements des blancs et occupaient 
le centre d'un pays de chasse. 

Ils ne purent néanmoins se résoudre à aban- 
douuer les ossements de leurs pères, (^u'amvei 



238 La Oaspésie 



t-il aujourd'hui ? Ils ne permettent pas aux 
blancs de se bâtir des maisons dans leur village ; 
mais les propriétaires voisins ont empiété con» 
pidérablem^nt sur Je terrain réservé pour la 
tribal. Aiii^if les terres des Mici|iacs (jui de-» 
vaient avoii: quarante arpents de longueur, n*en 
ont plus (jue dix ou douze, parce <ju'oii les fait 
couper par une ligne diagonale, Des commis» 
saires, nomn^és par le gouvernement poi^r s*en» 
quérir des injustices dont se plaignaient les 
Balivages, donnèrent une opinion défavorable ^ 
leurs prétentions, Cependant, par une dis^inc-i 
tion assez singulière, ils laissèrent, à la terre 
réservée pour Tusage du missionnaire, une pro- 
fondeur de <]^uarante arpents, tandis que les 
deux terres voisfnes n'ont (jue Je tiers 4e cette 
longueur, 

A l'arrivée des Européens, les Micmacs ou 
Souriquois habitaient le pays qui forme aujour-- 

d*bui les province* du I^ouve^u-Brunswick et 



La Gaspésie 239 



de la Nouvelle-Ecosse ; ils s'étendaient dans la 
Gaspésie, ainsi que dans les îles du Cap-Breton 
et du Prince-Edouard. Rien n'est connu de 
leur histoire avant les temps où ils furent vi- 
sités par les Français. Peu nombreux, comme 
les autres peuples du nord de TAmérique, ils 
occupaient des villages fort éloignés les uns 
des autres, et situés près de Tembouchure des 
grandes rivières du pays. La nation jouissait 
ainsi des avantages que lui offraient la mer, les 
rivières et les forêts. 

Il existe parmi les Micmacs de Ristigouche 
une tradition, qu'ils font remonter à une époque 
éloignée, mais à laquelle on ne peut guères se 
fier aujourd'hui ; car les sauvages, dans leurs 
souvenirs historiques, confondent souvent les 
temps et les lieux, et rattachent ensemble des 
faits qui se sont passés à des époques bien dif- 
férentes. 

Quoiqu'il en soit, voici ce que quelques an- 



240 La Gaspésie 



ciens racontent. Les Micmacs établis à Eisti- 
gouche vivaient dans l'abondance et étaient 
devenus nombreux. Quelques familles pour- 
suivies par la faim et la misère, arrivèrent un 
jour sur les bords de la rivière. Elles appar- 
tenaient aune nation éloignée, dont elles avaient 
été violemment séparées. Humbles et faibles, 
elles demandèrent la permission de s'établir. sur 
la rive droite du Ristigouche, et de vivre sous 
la protection de leurs puissants voisins de la 
rive gauche. Les guerriers étrangers se firent 
connaître aux Micmcas, sous le nom de Codes- 
ques ; ils appartenaient réellement à la nation 
des Agniers, et avaient été attirés dans le pays 
par l'abondance du saumon et du gibier. 

Bien des fois les feuilles des arbres tombèrent 
et les neiges se fondirent ; et le village codes- 
que était toujours là, vis-à-vis du village micmac. 
Mais enfin les quelques familles étrangères 
avaient fini par former une peuplade nombreuse, 



La Gaspésie 241 



dont les guerriers étaient aussi courageux dans 
les combats que rusés dans les conseils. 

Un jour plusieurs enfants des deux nations 
chassaient ensemble ; un écureuil noir tomba 
sous leurs coups ; c'était un objet curieux que 
chaque parti réclama. Personne ne voulut 
céder, et une rixe éclata entre les petits Codes, 
ques et les jeunes Micmacs. Moins nombreux 
que leurs rivaux, les premiers eurent le dessous, 
et coururent au village demander du secours à 
leurs aînés, tandis que les Micmacs en faisaient 
autant de leur côté. 

Une fois que la pomme de la discorde a été 
lancée dans Tair, les sauvages ne la laissent pas 
aisément retourner à terre. Trente Micmacs 
étaient dans le haut du Kistigouche, occupés à 
darder et à fumer le saumon. Un parti codes- 
que tombe sur eux à Timproviste, et les mas- 
sacre tous, à l'excaption de Tonnerre, chef 



242 La Gaspisie 



renommé, qui se jette dans la rivière et s'échappe 
à la nage. 

La hache de guerre était levée ; le sang 
s'était mêlé aux eaux du Eistigouche ; des 
combats presque journaliers succédèrent au 
premier massacre. Quelquefois les guerriers 
ennemis, du milieu de leurs villages éloignés 
d'un tiers de mille, s'amusaient à se lancer des 
flèches, exercice qui, sans causer de mal, servait 
à entretenir la haine ; c'était le canon de Dou- 
vres envoyant des boulets vers les. côtes de 
France. Le plus souvent ils se poursuivaient 
et se surprenaient dans la profondeur des forêts. 
Depuis la baie des Chaleurs, jusqu'aux bords 
du Saint-Laurent, les partis de guerre se multi- 
pliaient et portaient l'épouvante et la mort dans 
les solitudes de la G-aspésie. 

Du côté des Micmacs, était là supériorité du 
nombre ; du côté des Codesques, l'astuce, le 
courage, l'activité. Après une résistance opi- 



La Crospésie 248 



niàtre, prolongée pendant plusieurs générations, 
les Codesques, réduits à une poignée de guer- 
riers, éteignirent leurs feux, abandonnèrent 
leurs pays de chasse, et s'enfoncèrent dans les 
terres pour se rapprocher des tribus iroquoises. 
Pendant bien des années, cependant, ils conti 
nuèrent de temps en temps à faire des visites 
hostiles à leurs anciens voisins. 

Les Micmacs restèrent les maîtres du pays, 
mais après avoir vu diminuer considérablement 
la population de leur village. Le souvenir de 
ces luttes s'est conservé si frais et si terrible, 
que, vers le commencement du siècle présent, 
un mystificateur, ayant répandu le bruit que 
les Codesques étaient en marche pour sur- 
prendre le village de Eistigouche, plongea toute 
la population dans Témoi. Les femmes et les 
enfants s'enfuirent, tandis que les guerriers 
couraient aux armes, afin de repousser les en- 
vahisseurs qui ne se montrèrent point. 

Doux, inconstants, pauvres par suite de leur 



244 La Oaspésie 



indolence, ces sauvages ont peine à se maintenir 
dans le pays, où ils furent jadis nombreux et 
puissants. Possesseurs de terres fertiles, ils ne 
les cultivent pas, préférant se procurer une 
nourriture précaire par la chasse et par la 
pêche. 

Autrefois des masses mouvantes de saumons 
remontaient le Eistigouche, dans la saison du 
frai ; mais, depuis que des rets forts grands bar- 
rent la rivière dans toutes les directions, ce 
poisson ne paraît plus avec la même abondance, 
et peu de saumons peuvent arriver aux eaux 
mortes. Des lois ont été faites pour arrêter la 
destruction de cette source intarissable de ri- 
chesses; ces règlements sont souvent éludés 
par ceux qui ont charge de les faire observer. 
N'ayant point les fonds nécessaires pour se pro- 
curer des rets, les sauvages se contentent du 
dard ; aussi leur pêche est rarement abondante. 

Qu'un saumon soit gros ou qu'il soit petit, le 



La Gaspésie 245 



micmac en demande toujours le même prix ; il 
lui faut un écu. Lui représente-t-on qu'un petit 
saumon ne devrait i)as coûter aussi cher que 
celui dont le poids est double ou triple: 
" Ecoute," répond-il ; " je le prends comme le 
bon Dieu l'envoie ; et j'ai autant de peine à en 
darder un petit qu'un gros. S'il ne pèse pas 
davantage, ce n'est pas ma faute." 

Les Micmacs ont conservé leur langue. Beau- 
coup d'entre eux cependant parlent l'anglais, 
et quelques-uns le français. Le costume de 
leurs ancêtres commence à être mis de côté par 
les hommes ; les femmes, au contraire, conser- 
vent soigneusement les vêtements sauvages. 
Bonnet pointu, mantelet ouvert, jeté par-dessus 
les habits de dessous ; machicôlé, ou jupon 
formé d'un coupon de drap, et recouvert de 
mousseline dans les grandes occasions ; mi- 
tasses, souliers de peau de chevreuil, garnis de 
rassades et de figures en poil de porc-épic : 
voilà la toilette des filles et des matrones, toi- 



246 La Gaspésie 



lette que chacune d'elles diversifie, selon son 

« 

goût et ses moyens. Tous ces ornements sont 
aujourd'hui étalés en l'honneur du grand patrù 
arche. 

L'apparence du village de Eistigouche est 
misérable. Quelques cabanes sont éparses de 
côté et d'autres, entre des bouquets de cou- 
driers ; point de rues, mais d'étroits sentiers, 
serpentant d'une habitation à l'autre. Cependant 
la terre est si fertile, qu'elle menace d'étouffer 
ses maîtres sous la vigoureuse végétation dont 
elle se couvre, tandis que ceux-ci restent flâ- 
neurs et nécessiteux, au milieu de champs qui 
ne demandent qu'à produire. 

Juillet, 24. 

Aujourd'hui, dimanche, la grand'messe et 
les vêpres sont chantées solennellement. A 
l'office de l'après-midi, MM. F. et M. nous ré- 
galent de sermons en langue micmaque, que 
l'auditoire écoute avec un profond recueil- 



La Caspésie 247 



lement. A la messe et aux vêpres, assiste une 
foule considérable, accourue de tous les envi- 
rons, et même de Carleton. Les pèlerins de ce 
dernier endroit sont venus sur la goélette du 
capitaine P., mouillée tout près de la Sara. 
Outre le désir de conduire ses amis à Bisti- 
gouche, le capitaine avait un autre objet en 
vue, quand il s'est rendu ici. Gomme il a en- 
tendu louer la goélette du capitaine V., il vou- 
drait nous prouver que son brick, V Hubert- Paré ^ 
est meilleur voilier. 

Après les offices, monseigneur de Sidyme 
regagne son logis flottant, entre deux longues 
files de machicotés et de capots sauvages. Pas 
un souffle de vent dans Tair ; il faut donc se 
résigner à passer la nuit près de la pointe de 
Kistigouche. 

M. Christie, ancien membre de la législature 
du Bas-Canada, vient visiter Tévêque; il est 
accompagné de deux ministres presbytériens, 



• 

248 La Gaspésie 



Tun desservant de Miramichi, Tautre de Oamp- 
belltown. Celui-ci est un Ecossais, gai, gras, 
rubicond et fort bien élevé ; il nous invite à le 
visiter et nous assure que sa digne femme sera 
bien aise de nous voir. Il nous désigne comme 
sa demeure une jolie petite maison, située près 
de la chapelle presbytérienne de Campbelltown. 

Une autre visite inatteîidue produit des ré- 
flexions pénibles. François Coundeau, por- 
tant ses médailles, se présente sur la goélette. 
D'un air assuré, il vient déclarer à monseigneur 
de Sidyme qu'il a une grande faim, parce qu'il 
n*a pas mangé depuis deux jours. Il demande 
des provisions, qui lui sont données largement. 
Voilà où souvent le réduit son imprévoyance ; 
sa fierté ne s'en efiarouche point, car le sauvage 
ne croit point s'abaisser en demandaixt de quoi 
apaiser sa faim. 11 ne se regarde même pas 
comme obligé de faire des remercîments, car il 
est prêt lui-même à partager le pain ainsi reçu, 
avec le premier nécessiteux qu'il rencontrera. 



La Gaspésie 249 



Juillet 25, 4 heures du matin. 

Temps magnifique, vent frais et favorable; 
cependant l'équipage ne bouge point. Le capi- 
taine et les matelots se font tirer du lit par les 
passagers, qui désirent profiter de la bonne 
humeur d'Eole. Les préparatifs du départ se 
font lentement ; avant d'appareiller, le capitaine 
prend le temps de mettre les cordages en ordre, 
ce qu'il pourrait faire un peu plus tard. D'un 
autre côté, Hector a été envoyé à terre pour 
l^âter l'arrivée d'un sauvage, qui désire vendre 
un beau canot d'écorce. On attend le messager 
et son compagnon, mais personne n'arrive. En- 
fin, au bout d'une heure et demie, on voit glis- 
ser vers la Sara un canot, qui porte notre envoyé 
et un sauvage malécite. Trapu, courtaud et 
lourd, Pitre Baskette grimpe à reculons dans 
l'échelle ; arrivé sur le pont, il va s'appuyer 
contre le grand mât, et bâille tout à son aise, 
pendant qu'il se gratte la tête avec un vif senti- 



250 La Oa$pé$ie 



ment de complaisance. Ces préliminaires réglés, 
il se hasarde à aborder les conditions du marché 
avec l'acheteur. Malgré les exhortations les 
plus pathétiques d'Hector, il n'a pu se décider 
à laisser sa cabane sans avoir fait sa prière, et 
une longue prière, suivie d'une forte méditation 
sur les douceurs du repos. 

Les canots malécites sont relevés aux deux 
bouts ; dans les canots micmacs, au contraire, 
le milieu est la partie la plus ha;ute. La marche 
des premiers est plus rapide ; les seconds sont 
plus sûrs lorsque la houle est forte. L'écorce 
mérite aussi d'être prise en considération dans 
l'appréciation des qualités d'un canot ; l'écorce, 
nommée par les sauvages moskoui d'été, est 
légère et fragile, tandis que le moskoui d'hiver, 
par le nombre de ses feuillets, a toute la solidité 
du bois, sans en avoir la pesanteur. 



CHAPITRE HUITIÈME, 



Betoir— Lutte entre VHuhert'Parê et la 8a f a— tjbs esterlets^Petit-Bocher— 
La Croix — Kipisiguit — Philippe H- snault et le Père LeGlercq — Premiers 
colons du Xoaveau-Bru&swick et de l'ilô Saint-Jeau — Caraquet — Con- 
tâmes et oostumea— Huîtres— Insulte à ]a Vieille — Gros temps — lia 
Nancy — La baie de la Trinité — La Grosse Ile — Arrivée à Québec — Con- 
seil —Adieux. 



Pendant que les clatiges du marché se stipu- 
lent, Ton aperçoit quelque mouvement sur le 
brick du capitaine P. et sur la Sara; les mêmes 
manœuvres se font sur les deux bâtiments, un 
peu plus tard cependant sur le nôtre. A peine 
VHubert'Paré s'est-il mis en route, que la Sara 

m 

s'élance à sa suite. Le premier a la générosité 
de ne pas mettre toutes ses voiles dehors; il 
reste encore quelques vides dans le haut de ses 
mats ; aussi dès que la Sara a étendu ses deux 



252 La Gaspésie 



grandes ailes, elle se rapproche facilement de 
son rival. Dès lors, tout s'agite chez nos voisins. 
" A bas la générosité," devient le mot d'ordre 
sur VHubert'Paré ; toutes ses vergues se cou- 
vrent de voiles et le dernier pouce de toile est 
livré au vent. — Peine inutile ! la Sara coule si 
lestement à côté de son rival, qu'elle le laisse 
promptement en arrière, et, dans une course de 
six lieues, elle le devance au moins de quatre 
milles. Nous laissons le capitaine Y. se frotter 
les mains de joie, et l'équipage étudier le mou- 
vement des voiles afin de les faire toutes porter, 
et nous nous occupons de quelques leçons d'his- 
toire naturelle que nous donnent lés oiseaux. 



Des perches enfoncées en terre s'élèvent au- 
dessus de l'eau, sur les bords du Bistigouche ; 
elles servent, soit à retenir les rets, soit à en 
marquer la position, et forment une forêt marine. 
De grosses bandes d'esterlets y ont élu leurs do- 
miciles. Chaque bout de bois qui s'élève au- 



La Gaspésie 253 



dessus de la surface des eaux en porte deux 
trois, ou plus, selon le nombre de nœuds qu'il 
peut offrir. Uesterlet est sans cesse en mou- 
vement. Une bande arrive, fatiguée d'être sur 
l'aile, et fond sur celle qui est en possession des 
perches. Celle-ci s'élève, va décrire quelques 
cercles dans l'air et revient s'emparer de ses 
possessions. Leurs évolutions aériennes, leurs 
combats, leurs cris animent et vivifient les bords 
de la rivière, surtout dans les parties où ils 
seraient le plus monotones ; car rien n'est plus 
triste qu'une pêcherie couverte d'eau et où l'on 
n'aperçoit plus que des milliers de perches, qui 
restent engourdies et immobiles, tandis que le 
courant fuit alentour avec rapidité. 



Lo capitaine Y., obligé de se présenter à 
Dalhousie pour obtenir la permission de disposer 
de sa pacotille dans le Nouveau-Brnnswick, 
mouille vis-à-vis de la ville, et peu après l'flw- 
bert'Paré, tout confus de sa déconfiture, vient 



254 La Gaspégie 



jeter Vancre auprès de nous. Comme le mission- 
naire de Carleton va nous laisser pour retourner 
au chef-lieu de sa mission, nous allons recon- 
duire notre confrère et visiter en même temps 
ce beau bâtiment, qui est un modèle d'ordre et 
de propreté. Nous y trouvons madame P., 
environnée de tous ses enfants, dont quelques- 
uns se forment à la marine, sous l'œil exercé de 
leur digne père. 

Les papiers de notre patron mis en règle, 
nous quittons la rivière de Ristigouche, pour 
entrer dans la baie des Chaleurs. Devant nous, 
S'étend une mer rase et resplendissante sous les 
rayons du soleil. Le fond de la baie fuit ; les 
hauteurs décroissent, les coteaux disparaissent, 
et bientôt Ton n'aperçoit plus en arrière qu'une 
ligne bleuâtre, dansant à rhorisoû. Ce tableau 
nous rappelle le beau vers d'un poète, qui en 
a tant fait de mauvais : 

" Chinon au loin blanchit, dô:roit et disparaît. '' 



La Gaspésie 256 



S heures après midi. 

Nous arrivons au Petit-Boclier, escortés par 
douze berges, qui sont venues au-devant de 
monseigneur de Sidyme. Déduction faite d'une 
heure passée à Dalhousie, la Sara n'a mis que 
huit heures à parcourir les vingt lieues qui 
séparent le village de Bistigouche du Fetit- 
Bocher. 

M. Madran, missionnaire du lieu, a préparé 
ses paroissiens pour la visite épiscopale, de 
sorte qu'après l'office de l'après-midi, nous pou- 
vons nous donner le plaisir de visiter les rochers 
de la grève. Aussi en profitons-nous à notre 
aise. Tandis que M. N. se livre avec ardeur à 
des recherches minéralogiques et conchologi- 
ques, il croit remarquer une belle pierre blan- 
che, à demi-cachée sous des feuilles de varech ; 
pour la saisir il enfonce avidement la main 
dans l'eau : " Seigneur, que ça mord ! " s'écrie- 



256 La Oaspésie 



t-il, en retirant précipitamment les doigts, et 
secouant sur le sable un homard, qui heureuse- 
ment n'a pu lui entamer que la peau. — " Maudit 
coq, tu mourras ; " disaient les fileuses de La 
Fontaine. " Maudit homard, tu grilleras ; " fut 
le cri général d'exécration, à la vue du traître, 
coupable d'une si honteuse supercherie. Le 
même soir, en effet, accompagné de plusieurs 
individus de son écaille, il a été dépecé par 
celui qu'il avait voulu tenailler. 

Après cet accident, les recherches se font avec 
plus de prudence ; dès que le blessé aperçoit 
un caillou blanc au fond de Peau, il bat en re- 
traite, et se porte à la bouche le doigt qui a 
failli devenir la victime d'un infâme guet-à-pens. 

A. 

Le presbytère est un bâtiment neuf, construit 
sur un rocher, qui s'avance dans la mer et 
donne à l'établissement le nom de Petit-Rocher. 

A l'extrémité de la pointe, s'élève une haute 



La Gaspéste 25Y 



croix, appuyée sur le roc et soutenue par quel- 
ques pierres. Bien qu'exposée à la fureur des 
vagues, qui, dans les grandes marées, viennent 
battre contre son pied, elle a jusqu'à ce jour 
résisté à toutes la violence des vents et des 
flots. 

Dans notre catholique pays, la religion a 
planté ce signe sacré aux lieux qu'elle veut 
particulièrement honorer, et elle Ta placé sur 
la voie de l'homme, partout où il a besoin de 
force et de consolation- 
La croix veille sur le champ de la mort, afin 
que le chrétien, conduit par la douleur auprès 
du tombeau de ceux qui lui furent chers, y 
' trouve un gage d'union entre les vivants et les 
morts. Avec respect et reconnaissance, le nau- 
tonnier salue la croix du rivage, qui lui désigne 
recueil à éviter et l'avertit de prier pour l'âme 
du pauvre naufragé. Succombant sous la fa- 



258 La Gaspésie 



tîgne et brâlé par l'ardenT du soleil, le pèlerin, 
qui a STÛTi le chemin pondrenx de la vallée, 
s'arrête pour se rei>oser près de la croix, an pied 
de laqnelle mnrmnre nn missean et qn'ombra- 
gent les l#ngs rameanx de Férable on de l'orme. 
La croix marqne l'endroit où fnrent déposés 
les restes de l'inconnn, qni monrnt an coin dn 
bois, sans qn'nne voix amie Ini adressât nn mot 
de consolation ; rndement taillée, elle apparaît 
an détonr dn tortnenx sentier qni circnle dans 
l'épaissenr de la forêt, et elle étend ses bras snr 
l'aventnrenx pionnier, ponr Ini rappeler qne, 
même dans ces solitndes profondes, il est ton- 
jonrs sons la sanyegarde de Dien. 

JttiIlet/26. 

M. Madran dessert les missions de la Eivière- 
Jaqnette, de la Belle-Dnne, dn Petit-Rocher et 
de Nipisignit, où depnis qnelqnes années bean- 
conp d'Irlandais se sont établis anprès des Aôa- 
diens. 



La Gaspésie 269 



Vers midi, nous laissons ce village, et emme- 
nons avec nous M. le missionnaire et quelques- 
uns de ses paroissiens. 

La distance du Petit-Rocher à Nipisiguit 
n'est que de quatre lieues, et nous serions ar- 
rivés en peu de temps à ce dernier endroit, si 
le vent eût continué de souffler ; mais un calme 
plat succède à la brise favorable, et empêche 
la Sara de continuer sa course. Par bonheur, 
plusieurs berges viennent à notre rencontre ; 
sept ou huit d'entre elles sont attachées les 
unes aux autres et nous remorquent dans le 
bassin. Comme la mer baisse rapidement et 
que le chenal est difficile, il nous faut trois 
longues heures pour parcourir trois milles, de- 
puis la passe jusqu'au fond du port. 

Le bassin de Nipisiguit est séparé de la baie 
du même nom, par une pointe basse et sablon- 
neuse que traverse un étroit goulet. Pendant 



260 La Gaspésie 



une de ses visites pastorales, monseigneur 
Flessis fut condaniné à passer la nuit en plein 
air sur cette pointe, alors inhabitée, mais aujour- 
d'hui occupée par des maisons et des chantiers. 

De l'entrée du goulet, on aperçoit à droite et 
à gauche des habitations nombreuses, au mi- 
lieu de champs cultivés. Au fond du port, 
beau bassin circulaire, dont le diamètre est 
d'une lieue, brillent les toits de la petite ville 
de Bathurst et le clocher de l'église catholique, 
à l'ombre duquel s'est réfugié un village aca- 
dien. 

Toute nouvelle encore, la ville de Bathurst 
possède déjà plusieurs maisons de commerce ; 
celles de Cunard, et de Grilmour et Rankin y 
font des affaires considérables. Elle est le 
siège d'une cour, et, par conséquent, elle réunit 
des hommes de loi et tous les officiers qui se 
rattachent à un tribunal judiciaire. C'est ici 



ha Oaspésie 261 



aussi qu'habitent les notables du comté, attirés 
par les avantages qu'offre la position centrale 
de la ville. 

Du débarcadère, monseigneur de Sidyme se 
rend directement à l'église, suivi d'une foule 
de catholiques et de protestants. Copime il est 
sept heures du soir, il est forcé de congédier 
les assistants après leur avoir adressé une 
courte exhortation. 

A notre grande surprise, le presbytère, quQ 
nous pensions trouver désert, a été meublé et 
préparé pour six ou sept voyageurs. Les cham- 
bres renferment des lits resplendissants de 
blancheur ; dans la large cheminée pétille un 
bon feu, autour duquel s'empressent plusieurs 
matrones du lieu, armées d'ustensiles de cui 
sine ; tout ndas annonce que nous trouverons 
le souper et le coucher, sans être obligés de 
retourner à la goélette. Ces préparatifs sont 



262 La Goipésie 



dûs aux soins bienveillants du père Doucet, qui, 
pour nous héberger convenablement, a fait 
transporter au presbytère une partie des meu- 
bles de sa maison. 



A peine nous a-t-il introduits dans notre logis, 
que les principaux citoyens de Bathurst arri- 
vent pour saluer TEvêque de Sidyme. Parmi 
eux se trouve le représentant du comté de 
Grloucester, M. End. Jeune encore, il était em- 
ployé comme avocat à la cour de Bathurst, 
lorsqu'aux dernières élections la portion fran- 
çaise de la population jeta les yeux sur lui, 
pour se faire représenter au parlement du 
Noïj veau-Bruns wick. Dès la première session 
^ laquelle il assista, il acquit une réputation 
bien méritée d'habileté et d'éloquence ; comme 
prateur, il n*a peut-être pas son égal dans la 
phambre basse de la province. Il s'est jeté dans 
la faible minorité tory, qui soutient le pouvoir 
exécutif. Cependant son toryisme est beaucoup 



La Gaapésie 263 



plus libéral que le radicalisme de certains per- 
sonnages du parti opposé. Quoique irlandais 
et protestant, il a défendu contre eux les inté- 
rêts des catholiques acadiens, qui, dans une 
grande partie du Nouveau-Brunswick, sont plus 
notnbreux que les sujets d'origine britannique. 

M. End est accompagné de M. Morin, membre 
du parlement provincial du Bas-Canada. Notre 
compatriote est en route pour la Nouvelle- 
Ecosse, où il va traiter avec les commissaires 
des provinces voisines, au sujet du site et des 
frais d'établissement d'un nouveau phare dans 
le golfe Saint-Laurent. 

Au souper, nous jouissons de la compagnie 
de M. le grand-vicaire Macdonald, qui, après 
nous avoir laissés, il y a bientôt huit jours, est 
venu attendre monseigneur Sidyme à Nipisi- 
guit ; ain-si que M. Morin, il loge à l'hôtel tenu 
par M. Doucët. 



264 La Gaspésie 



Ce brave père Doucet est nu des Acadîens 
les plus riches et les plus respectables du Nou- 
veauBrunswick. Il a toujours été Tami des 
missionnaires, et très-souvent leur hôte. Par son 
industrie, il s'est créé une petite fortune, et 
possède aujourd'hui de grandes fermes, sur 
lesquelles il a, dans une seule année, recueilli 
jusqu'à trois mille minots de pommes de terres. 

Trois rivières viennent tomber dans le bassin 
de Nipisiguit et forment ainsi deux péninsules. 
Entre la rivière Tétigouche et la rivière du 
Mitan, s'avance une pointe qui domine sur tous 
les environs, et qui, par sa position, son escar- 
pement et son élévation ressemble au cap de 
Québec. Sur le bout de cette pointe sont placés 
l'église catholique et le presbytère, édifice pres- 
que neuf, bien fait, et admirablement situé. De 
ses fenêtres l'on aperçoit le bassin garni de 
navires, la ville de Bathurst bâtie sur un pla- 
teau entre la rivière du Mitan et la grande 



La Gaspésie 265 



rivière de Nipisiguit, et, au-delà, de fort belles 
campagnes, qui s'abaissent graduellement vers 
le port. Au pied du cap, sur une étroite grève, 
s'étend un petit village, qui par sa position rap- 
pelle la basse-ville de Québec. 

Un beau chemin, de douze lieues de longueur, 
unit Bathurst avec Miramichi. C'est par cette 
voie que les villes et les villages des bords de la 
baie des Chaleurs communiquent avec Saint- 
Jean et avec Frédéricton, capitale du Nouveau- 
Brunswick ; c'est aussi la route par laquelle, 
pendant l'hiver, les habitants de la G-aspésie 
entretiennent des rapports avec Québec. 

Le commerce de Bathurst est si considérable, 
que, l'année dernière, cent quarante navires 
européens et cent-trente goélettes employées au 
cabotage y ont pris des chargements. Cependant 
le port est sajet à un grave inconvénient. En 
se réunissant, les trois rivières forment un 

M 



266 La Oaspésie 



chenal, que les bâtiments doivent suivre pour 
arriver au quai. Son cours est si tortueux et si 
étroit, que deux goélettes ne s'y rencontrent 
qu'avec le risque de s'échouer. Les difficultés 
augmentent, quand plusieurs bâtiments, envi- 
ronnés de trains de bois, restent à l'ancre dans 
ce passage pour y recevoir leurs chargements. 
Le reste du bassin qui a peu de profondeur 
peut à peine porter de petites goélettes. 

Voici comme les sauvages expliquent les 
méandres de la rivière Nipisiguit. " Le grand 
esprit," disent-ils, " faisait chaudière sur le cap. 
Il venait de prendre une grosse anguille et 
s'apprêtait à l'écorcher, lorsqu'elle glissa entre 

ses doigts, tomba dans le bassin, et, en s'enfuyant 
vers la mer, creusa dans le limon le chenal étroit 
et tortueux qui cause tant d'ennui aux pilotes." 

Nipisiguit se trouvait d'abord renfermé dans 
l'immense territoire accordé au sieur Nicolas 



La Gaspésie 267 



Denys. Cette concession ayant plus tard ïté 
considérée comme invalide, le gouvernement 
français accorda des terres qui avoisinent la 
rivière de Miramichi au sieur Denys de Fronsac ; 
les autres parties du domaine de son père 
furent distribuées à quelques personnes, qui 
s'engagèrent à les faire valoir. En vertu de cet 
arrangement et par acte du trois août 1689, 
Philippe Hesnault, qui habitait ces lieux depuis 
plusieurs années, obtint du roi le lief de la 
rivière Nipisiguit, contenant deux lieues de 
front sur la même profondeur. Hesnault faisait 
la pêche en grand et s'occupait de la traite avec 
les Micmacs, qu'il s'était attachés, en épousant 
une femme de leur nation. Après sa mort, une 
partie de sa famille parait s'être établie dans les 
environs de Québec. 



Le récollet Chrestien LeClerq était à Nipisi- 
guit comme missionnaire des sauvages en 1678. 
Il parle assez longuement du sieur Hesnault, à 



268 La Gaspésie 



propos d'un voyage qu'ils firent ensemble de 
Nipisiguit à Miramichi. ^ 

Comme ils devaient être accompagnés de 
quelques sauvages et que le voyage était alors 
long et pénible, ils s'étaient munis des provir 
sions jugées nécessaires. 

" Pour cet effet," écrit le Père LeClercq, " on 
fit nos provisions qui consistaient en vingt- 
quatre petits pains, cinq à six livres de farine, 
trois livres de beurre et un petit baril d'écorce, 
qui contenait deux à trois pots d'eau-de^vie." 
Les vivres leur manquèrent cependant en che- 
min, car ils avaient compté, sans songer à l'ap- 
pétit des sauvages et aux accidents de la route. 

" Nipisiguit," ajoute-t41, " est un séjour des 
plus charmants qu'il y ait dans la grande baie 



1 N^.uvélle Bdation de la Gaspêêie. 



La Gaspésie 269 



de Saint-Laurent : il n'est éloigné que de douze 
à quinze lieues de l'île Percée. La terre y est 
fertile et abondante en toutes choses ; l'air y 
est pur et sain. Trois belles rivières, qui s'y 
déchargent, forment un bassin très-agréable 
dont les eaux se perdent dans la mer, par un 
détroit qui en fait l'entrée et l'ouverture. Les 
récollets de la province d'Aquitaine y ont com- 
mencé la mission en 1620, et le P. Bernardin, 
un de ces illustres missionnaires, mourut de 
faim et de fatigues, en traversant les bois pour 
aller de Miscou et de Nipisiguit à la rivière 
Saint- Jean, à la Cadie, où ces Révérends Pères 
avaient leur établissement principal. Les RR. 
PP. Capucins et singulièrement les RR PP. 
Jésuites y ont exercé leur zèle et leur charité 
pour la conversion des infidèles ; ils y ont fait 
bâtir une chapelle dédiée à la sainte Vierge ; et 
l'on remarque que celui de ces Pères qui quitta 
cette mission laissa son bonnet dessus l'autel, 
disant qu'il le viendrait chercher quand il lui 



270 La Gaspésie 



plairait, pour faire connaître que sa compagnie 
avait droit d'établissement dans ce lieu." 

" Le sieur Hesnault y cultive la terre avec 
succès, et recueille du froment au-delà de ce 
qu'il en faut pour les besoins de sa famille." 

Voilà quel était Nipisiguit à cette époque 
reculée. Des Français continuèrent d'y résider 
en petit nombre jusques vers 1756 ; alors quel- 
ques familles acadiennes y arrivèrent, et s'éta- 
blirent en ces lieux, dont les héritiers du sieur 
Hesnault semblent ne s'être plus occupés. Du 
moins personne n'empêcha les colons de défri- 
cher le terrain, dont ils ne connaissaient d'autre 
maître que Dieu et le roi de France. 

Après la cession du Canada aux Anglais, le 
pays dans lequel se trouvait renfermé Nipisi- 
guit fut érigé en province, sous le nom de Nou- 
veau-Brunswick, et partagé en totcnships. Ac- 



La Gaspésie 271 



coutumes à ne point payer de rentes, les an- 
ciens habitants de ce lien ne s'occupèrent point 
des redevances, qu'on lie leur demandait point. 
Plus tard, les officiers du gouvernement provin- 
cial se ravisèrent à ce sujet ; depuis quelque 
temps, la question des rentes territoriales fait 
du brmt dans la province, et ne sera définitive- 
ment réglée que par le gouvernement impérial. 



Les cultivateurs du Nouveau-Brunswick sont, 
après tout, fort heureux de n'avoir pas été 
traités comme ceux de l'île Saint-Jean. Là, 
comme ici, s'étaient établies des familles aca- 
diennes. Quelques années après que l'île eût 
passé sous la domination de l'Angleterre, des 
gentilshommes anglais et écossais s'avisèrent 

de se la faire partager en seigneuries ; leur 
demande fut facilement accordée, sans aucun 
égard aux droits des anciens habitants. Alors, 
sur les épaules des premiers propriétaires, 
tomba un joug de fer dont ils ne purent se 



272 La Oaspésie 



débarrasser. A la sxdte de longues discussions, 
on leur permit de garder leurs terres pendant 
quarante ans, à condition qu'ils paieraient une 
rente annuelle de cinq louis ; encore, cette 
grâce ne fut-elle accordée que par quelques- 
uns des seigneurs. Les autres laissèrent les 
terres à bail, pour vingt ans seulement, et 
exigèrent une rente annuelle de dix et même 

de vingt louis. La conséquence naturelle de 

« 

cette spoliation a été que beaucoup d'Acadiens 
ont été ruinés et ont cédé la place à des fer- 
miers écossais. Ceux-ci, à leur tour, ont éprouvé 
le même sort, et sont partis aussi pauvres que 
leurs devanciers. Les plaintes soulevées contre 
ces injustices ont été efficacement étouffées, par 
les gens qui en profitent et qui sont les maîtres 
dans les chambres législatives. 

Juillet, 27. 

A midi, nous sommes prêts à faire route ; 
mais le départ est retardé par Tabsence de 



La Ga$pésie 278 



quelques-uns des matelots, que la curiosité 
retient à Bathurst. Le vent est favorable, et 
cependant ils nous font attendre deux grandes 
heures. Voilà un beau champ pour la mauvaise 
htimeur ; heureusement la lecture des journaux 
canadiens, que nous venons de recevoir de 
Québec, adoucit la bile des mécontents, et fait 
oublier les reproches préparés pour l'arrivée 
des retardataires. 

Vis-à-vis de Nipisiguit, la baie des Chaleurs 
est dans sa plus grande largeur. Gomme il y a 
environ sept lieues d'une côte à l'autre, l'on ne 
peut, du nord, distinguer les terres basses du 
Nouveau-Brunswick ; d'ici, au contraire, l'on 
aperçoit clairement les montagnes du district 
de Gaspé. 

Les rivages présentent une suite non inter- 
rompue d'habitations et de champs cultivés, 
entre Nipisiguit et Caraquet. Près de ce der- 



274 La Oaspéêie 



nier endroit, est Poccha, qni possède une cha- 
pelle, et fournit au commerce de Québec d'ex- 
cellentes meules à aiguiser ; leur réputation a 
cependant diminué beaucoup, par la paresse et 
la malhonnêteté de quelques tailleurs de pierre. 
Ceux-ci, au lieu de chercher et de choisir les 
meilleurs lits de grès, prenaient les pierres qui 
leur tombaient sous la main, et livraient au 
commerce des meules dont on ne pouvait se 
servir. En conséquence de ces fraudes, Tana- 
thème des affileurs s'est étendu sur toutes les 
meules de Poccha, sur les bonnes comme sur 
les mauvaises. 



Vers 8 heures du soir, nous jetons l'ancre à 
l'entrée de la baie de Caraquet, après avoir par- 
couru environ douze lieues, depuis la sortie du 
bassin de Nipisiguit. Comme le temps est 
obscur et l'entrée difficile, le Capitaine V., 
n'ose entreprendre de franchir lé passage pen- 
dant la nuit. 



La Gaspésie 276 



Juillet, 28. 

L'église de Oaraqnet est bâtie sur la baie 
du même nom, à peu près à une lieue de l'en- 
trée. Quoique la marée et le vent soient con- 
traires, le Capitaine V. veut forcer la Sara à se 
faire un nom, en remontant jusqu'à l'église, 
malgré ces obstacles. Ayant été dans l'habi- 
tude de visiter Caraquet une ou deux fois par 
an, il se trouve ici en pays de connaissance. 
Souvent il s'est vanté de son habileté à cons- 
truire des bâtiments, et il a même porté des 
défis aux charpentiers du lieu, qui passent pour 
fort habiles ; sa goélette favorite vient de de- 
vancer le brick du capitaine Painchaud, bâti 
par les frères Aché, qui sont les meilleurs ou- 
vriers de Caraquet. Ces circonstances lui ont 
monté la tête, et mettent en jeu la double vanité 
du marin et du constructeur naval. 

De grand matin donc, il déploie ses voiles 



276 La Gaspésie 



pour louvoyer dans un chenal étroit ; contre le 
vent et contre le courant, la Sara gagne à 
chaque bordée, et enfin elle arrive glorieuse et 
triomphante au mouillage, voisin de l'église. 
Je me trompe : la Sara reste indifférente à sa 
victoire ; c'est le capitaine qui est glorieux et 
triomphant ; il accepte, avec un légitime or- 
gueil, les félicitations des habitants du voisi- 
nage, qui ont reconnu la goélette de l'Evêque, 
et se sont réunis pour recevoir la bénédiction 
épiscopale. " Capitaine, " lui dit un des plus 
anciens marins, " vous nous avez fait voir au- 
jourd'ui ce que nous n'avions pas encore vu ; 
jamais bâtiment n'a réussi à monter jusqu'ici 
contre vent et contre marée. " 

M. MacHarron, missionnaire de Caraquet, a 
été informé ce matin seulement de la visite de 
l'Evêque ; il est trop tard pour que ses parois- 
siens puissent se préparer à recevoir aujour- 
d'hui la confirmation ; notre séjour à Caraquet 
sera donc prolongé jusqu'à demain. 



La Oaspésie 277 



Deux choses nous étonnent, au débarque- 
ment : le costume antique des habitants, parti- 
culièrement celui des femmes, et la charité 
qu'on a de ne point nous assourdir à coups de 
fusil. Pas un seul de ces brmllards, comme les 
appelle un vieux chasseur, n'ose ouvrir sa 
gueule noire. Mais trêve de compliments sur 
ce dernier point ; car si les chasseurs de Cara- 
quet n'ont pas aujourd'hui dérouillé leurs fusils, 
c'est qu'ils ont été pris à l'improviste ; demain, 
nous paierons le repos du premier jour. En 
effet, ce matin, dès que la renommée aux mille 
voix eût proclamé aux paisibles habitants de 
l'endroit l'arrivée de l'évêque de Sidyme, un 
conseil des notables s'est tenu, et six vigoureux 
rameurs ont été dépêchés au Ghippagan, situé 
à quatre lieues d'ici, pour acheter une bonne 
provision de poudre. 



Le sujet de notre première surprise est mieux 
fondé. Cette population a conservé les cou- 



27 tf La Gaspésie 



tûmes et le costume de ses ancêtres, bien plus 
religieusement que les autres communautés 
ccadiennes. A yoir Thabillement des femmes, 
on les prendrait pour des religieuses. La partie 
la plus curieuse de leur toilette est la couver- 

_ • 

ture de tête, grande coiffe à fond quarré et sans 
aucune garniture. Sous cette enveloppe, toutes 
lès têtes paraissent de loin appartenir aux bi- 
saïeules de la génération présente. 

" Et les htdtree de Caraquet ! en mangerons- 
nous ? " demande l'ami N., qui craint moins les 
huîtres que les homards. Les huîtres de Cara- 
quet sont renommées ; elles habitent une 
batture d'une demi-lieue en superficie, vers le 
fond de la baie, et à deux milles environ de 
Téglise. L'année dernière, les habitants du lieu, 
trop avides de gain, en chargèrent une vingtaine 
de goélettes, et par là en diminuèrent le nombre, 
de manière à donner des craintes pour l'exis- 
tence de la colonie eous-marine. Munis des 



La Gaspésie 279 



instruments nécessaires et habitués à ce genre 
de travail, ils ne craignent point de compétition 
de la part des étrangers, et se regardent comme 
autorisés à régler Texploitation des huîtres de 
leur baie. 



Les opérations sont généralement dirigées 
par un conseil d* anciens. Ceux-ci, reconnaissant 
leur imprévoyance de l'année dernière, résolu- 
rent de n'en point vendre à l'avenir avant la 
fin de septembre. Nous faudra-t-il donc attendre 
jusqu'au mois d'octobre ? Non ! A peine mon- 
seigneur Turgeon a-t-il témoigné le désir de se 
procurer des huîtres, que les anciens chargen,t 
cinq ou six pêcheurs d'en fournir autant qu'il en 
faudra. 

Deux râteaux, attachés en ciseaux, forment 
l'instrument le plus commode pour saisir les 
huîtres au fond de l'eau. D'abord écartés l'un 
de l'autre, les deux râteaux sont rapprochées au 



280 La Od^Ue 



moyen de leurs manches, et retiennent entre 
leurs dents les cailloux et les coquillages. L'ins- 
trument est alors tiré de la mer, déchargé dans 
la berge et plongé de nouveau. 

L'église et le presbytère de Caraquet sont 
construits de pierre ; c'est à M. Cooke, ancien 
missionnaire du lieu, qu'est dû l'honneur d'avoir 
fait bâtir le seul grand édifice de pierre qui soit 
dans la baie des Chaleurs. 

Juillet, 29. 

• 

Vers 5 heures du soir, nous faisons nos adieux 
aux Acadiens, dont nous avons admiré la foi et 
l'attachement aux anciennes mœurs. 

" Heu pietas t heu prisoa fides I ** 

peut-on répéter avec le poète, en rappelant les 
bonnes qualités de ces braves gens. 

Au départ, tous les fusils se font entendre, et 



La Gaspésie , 281 



les jeunes gens tâchent ainsi de réparer leur 
honneur, si gravement compromis à notre 
arrivée. 

En sortant du goulet, le capîtaii^e V. nous 
expose à passer la nuit sur un banc de sable. 
Malgré les avis d'un pilote qui a voulu nous 
suivre jusqu'en pleine mer, malgré les remon- 
trances de son fils Benne, qui connaît mieux 
que son père le port de Caraquet, il s'obstine à 
suivre une route qui a bientôt mis la quille de 
la Sara en contact avec le fond de la mer. Far 
bonheur, le vent souffle avec force ; après avoir 
tracé un silon de quatre ou cinq arpents, la 
goélette se trouve de nouveau dans le chenal et 
fuit vers Québec. 

Tout va bien, hormis le cœur de M. le grand- 
vicaire Gagnon, que Monseigneur a invité à 
monter avec nous jusqu'à Québec. 



282 ^ La Oaspésie 



MissionnaiTe dans ce pays depuis trente ans, 
et, par conséquent, obligé de voyager souvent, 
soit en goélette, soit en berge, M. Q-agnon ne 
peut se trouver sur mer sans être malade ; 
chaque nouvelle excursion lui prouve que son 
apprentissage n'est pas encore fini. Tandis que, 
la gaieté dans le cœur et sur les lèvres, nous 
soupons avec appétit, le vieux missionnaire est 
étendu sur son lit de douleur, répondant avec 
piteuse mine à nos joyeux propos. 

Juillet, 30. — 9 heures du matin. 

Nous sommes au milieu des berges de pêche 
de la Grrande-Kivière. Désireux de se procurer 
de la morue fraîche pour le marché de Québec, 
le capitaine s'arrête pour en faire provision. 
Deux heures plus tard, quelques coups de canon 
tirés par la Sara informent de notre passage, M. 
le missionnaire de Percé, et vont porter l'épou- 
vante parmi les goélands et les cormorans du 
cap. 



La Gaspésie 283 



Vers heures du soir. — Nous passons vis-à- 
vis de la Vieille ; un des voyageurs boit un 
verre d'eau à sa santé et lui lance quelques 
écailles d'huître. — " Ne faites point cela, " dit 
quelqu'un au mauvais plaisant ; " si vous in- 
sultez la Vieille, elle se vengera, soyez-en sûr." 



6 heures du sbir. 

Des nuages épais roulent au-dessus de la 
baie de Gaspé; ils s'accumulent et semblent 
acquérir de la solidité, en se pressant les uns 
contre les autres. Bientôt ils forment une arche 
sombre et lugubre, dont la base repose sur 
la crête du Fourillon, tandis que le sommet 
s'arrondit sur nos têtes. Le vent souffle avec 
violence ; l'obscurité des nuages est reflétée par 
la mer, qui est devenue furieuse ; les vagues se 
poursuivent ; elles s'élèvent comme des collines, 
entre lesquelles se prolongent des vallons, où, 
à l'abri de la tourmente, l'hirondelle de mer 



284 La Gaspésie 



cherche sa pâture dans la plus profonde sécu- 
rité. La mer ne s'est pas encore montrée à nos 
yeux si sublime et si terrible. 

8 heures f t demie du soir. 

De profondes ténèbres sont répandues dans 
l'air, tandis que sur les eaux s'étend une nappe 
de feux phosphoriques. Les yeux marins de 
Benne aperçoivent un bâtiment à quelque dis- 
tance, en avant de la Sara ; peu après, tous le 
voient et distinguent le sillage lumineux qu'il 
laisse après lui. Il est à petite portée de la 
voix, et fait même route que nous. De part 
et d'autre, les questions et les réponses se croi- 
sent, sans pouvoir être comprises au milieu 

des sifflements du vent et du bruit des va- 
gues. Enfin, après bien des cris poussés des 
deux côtés. Benne comprend que c'est une 
goélette qui vient d'Halifax et qui appartient à 
M. Tremblay, de la Malbaie. — "Elle marche 

m 

comme un quai," observe le capitaine Y. Il 
disait vrai, car nous l'avions déjà dépassée. 



La Gaspésie 285 



Juillet, 3^. 

" Où en sommes-nous ce matin ? " L'opinion 
générale est que le Grrand-Etaijg est sur notre 
gauche, et la pointe nord-ouest de Tîle d'Anti- 
posti à droite. La brume est si épaisse que le 
capitaine craint d'être trop rapproché de cette 
île. 

Août, 1er. 

A gauche est Sainte- Anne-des-Monts ; nous 
faisons la traverse vers le nord. Loin devant 
nous, est la pointe des Monts avec son phare. 

Vis-à-vis de la Trinité, un lourd vent du pord 
s'abat sur la Sara et la pousse en peu de temps 
à la pointe des Monts. Là, suivant la prédiction 
du capitaine, le vent favorable nous abandonne ; 
les voiles ne portent plus et battent contre les 
mâts ; nous sommes arrêtés par une brise fraîche 
du sud-ouest, et condamnés à louvoyer, mais 



286 Z^a Oaspésie 



fiLvec si peu de succès que chaque bordée vers 
la terre nous ramène près du phare. • 

Cette tour qui doit avoir une centaine de 
pieds de hauteur, a empêché bien des naufrages. 
Le fleuve, qui, au-dessus de Tîle d'Antioosti, a 
:ringt-cinq lieues de Urgeur, se rétrécit rapide- 
ment ensuite, et ici n'en a plus que dix-huit. La 
côte du nord s'avance subitement vers le sud et 
se termine par une pointe basse et fort dange- 
reuse, où les naufrages étaient fréquents et où 
les naufragés se trouvaient autrefois éloignée 
de tout secours. Aujourd'hui, avec sa lumière 
brillante, la pointe des Monts a perdu sa mau- 
vaise renommée et offre des secours aux mate- 
lots, qui sont toujours sûrs de n'y point périr 
de faim, depuis que le gouvernement y a établi 
un dépôt de provisions, 

— " Ça-t-il l'air de la Nancy, ça," s'écrie Benne, 
en rapprochant de son œil la longue-vue, que 



La Gaspésie 287 



depuis quelques moments il dirige vers ud bâ- 
timent occupé comme nous à louvoyer au large. 
— '* C'est la Nancy qui arrive d'Halifax." — " Ça. 
serait drôle," répond le père Y.," si je nous ren- 
contrions, où je nous sommes séparés." 

— " C'est elle, c'est elle ; " reprend Benne, an 
moment où les deux goélettes se trouvent en 
même temps sur le sommet de deux vagues. 

— " Vite, Benne, manne de botte ; il faut aller 
voir où en sont les garçons." — Le capitaine, 
dans sa joie mêlée d'inquiétude, mêle aussi un 
peu d'anglais avec son français ; cette goélette 
lui appartient ; un de ses fils la conduit et dens 
autres y sont sous les ordres de leur frère. La 
chaloupe revient bientôt, amenant Polite et 
EdoU en écharge de Benne. Coque à bord de 
la Nancy ^ Edoir est un égrillard de dix ans, qui 
oublie souvent le feu de la cambuse, pour grim- 
per dans les mâts comme un écureuil et s'y ba- 



288 La Oaspésie 



lancer comme un carcajou. — Aussi le père V. 
est-il. fier de son Edoir, son joculot^ à lui. 

La Sara a beau louvoyer, elle n'avance que 
peu à peu et avec un immense travail contre les 
eflTorts réunis du vent et des courants. — " Mon- 
seigneur," dit le capitaine, " ce serait mieux de 
retourner à la rivière de la Trinité, où on 
attendra un bon vent." — " C'est bon, capitaine ; 
mais y serons-nous tranquilles?" — "Comme 
dans un pot, Monseigneur, on y moxiille tout 
proche de terre, quoique la grève ne soit pis 
rouâbUr — " Près de terre ! " répètent plusieurs 
voix ; " nous n'avons pas été à terre depuis cinq 
jours." 

Un quart-d'heure après, la Sara et la Nancy 
jettent Tancre à l'entrée de la rivière de la Tri- 
nité, au milieu d'une nappe d'eau, unie comme 
une glace. Libre à nous de nous promener sur 
le pont, sans craindre de faire un faux pas. Mais 



La GàÉpérie 269 



M n'est pas enoOTe le pltis beau de la position : 
la pointe de l'ouest est couverte de tockérs ; un 
peu plus loin est une grève de sable, que nous 
allons avoir le plaisir de parcourir. 

Une goélette nous a précédés dans la baie. 
(Jui sont nos voisins ? — " A qui la goélette ! " 
— " A. M. Tremblay, de la Malbaie."—" C'est 
justement le quai que la Sara a passé dans le 
gros temps, au large du cap des Bosiers, " dit le 
capitaine V. ; " c'est la tortue qui a été plus' 
vite que le lièvre." 

Pendant l'après-midi nous explorons la belle 
grève de la baie de la Trinité, et nous visitons 
un petit établissement de la compagnie de la 
baie d'Hudson, situé sur la rivière, à une demi* 
lieue plus haut. Quatre employés résident là, 
pour faire la pêche du saumon et éloigner ceux 
qui cherchent à trafiquer avec les Montagnais. 
De notre promenade nous rapportons coquil 



290 La Gaspéne 



lages, oorsins, étoiles de mer, et de plus un 
magnifique sanmon. 

Sur la pointe de l'ouest, sont les morceaux à 
demi i)ourris d'une croix, qui a été plantée en 
ce lieu, il y a plus de yingt ans. Demain, si le 
vent est aussi défavorable qu'il Ta été aujoui* 
d'hui, nous la remplacerons par une croix 
nouvelle. 

Août, 3. 

A huit heures du matin tout est prêt pour 
notre entreprise ; nous nous rendons à terre, 
munis de haches, de pinceaux et de peintures. 
Les ouvriers se mettent au travail, abattent 
deux sapins, les taillent et les clouent en croix. 
Sur cette œuvre un peu rude, s'étend une 
double couche de peinture ; et voilà la croix 
prête à être élevée sur le rocher. Pour la 
soutenir, quelques grosses pierres sont roulées 
autour de sa base ; ainsi appuyée, elle pourra 
résister aux plus rudes coups de vent. Les 
équipages des trois goélettes, les employés de 



La GnspéUe ^1 



rétablissement et quelques pauvres sauvages 
mantagais assistent à la bénédiction faite par 
monseigneur de Sidyme ; tous viennent ensuite 
baiser avec respect le pied de la croix. 

Les hommes sont avides de laisser un sou- 
venir après eux ; et, ce souvenir, chacun l'atta- 
che comme il peut snr son passage. La date de 
la bénédiction est tracée sut le montant de la 
t5Toix, et les Tochers qui la «outiennént tsont 
chargés de porter à la postérité leJs noms de» 
ï)<erso!nne8 présentes. Tl n'y a pas mêùiê jusqu'à 
7àcques et à Edouard, qui ne désirent voit 
leurs noms peints en grosses lettres, à côté dé 
celui de leur père. Ce mémento ne durera pro- 
bablement pas longtemps, car la peinture n'est 
pal^ cere perennius, mais il se conservera assez 
bien, pour que, dans trente ans, un savant anti- 
quaire s'amuse à déchiffrer ces caractères, et à 
y découvrir l'histoire d'une tribu sauvage, où 
quelques fragments d'un récit sur les voyages 
Scandinaves. La croix rendra de pîuls^ 



292 La Oaspésie 



grands services, en rappelant quelque pensée 
religieuse aux équipages des nombreux navires 
qui mouillent dans ce port. 

Août, 4. 

Matane au sud et Betsiamite au nord. 

Aoûl, 5. 

Nous passons la journée, en vue de Portneuf. 
C'est un petit purgatoire que de louvoyer eu 
face d'un gros vent. Le bâtiment, penché 
sur le c6té, prend une allure saccadée, qui 
TOUS ballotte comme le grain est ballotté dans 
un van. A force de patientes recherches, vous 
avez trouvé un coin où vous ne serez pas 
exposé à rouler sur le pont ; vous bénissez 
votre étoile et commencez à jouir de votre 
bonne fortune, quand la voix du capitaine vient 
vous arracher à vos rêveries, par les trois mots 
magiques : *' Parez à virer. " Le bâtiment s'ar- 
rête incertain. '* G-are aux têtes, " retentit de 
l'avant à l'arrière ; c'est un avertissement cha* 



La Oaspésie 2dS 



ritable, qui vous engage à tomber à plat ventre 
BUT le pont, si vous ne voulez être emporté à la 
mer. A peine le lourd gui est-il passé en gron- 
dant sur votre tête, que le bâtiment se penche 
brusquement sur l'autre bord. Alors, mieux 
vous étiez blotti avant ce changement, plus il 
est probable que vous allez rouler à fond de 
cale ou vous empaler sur une patte d'ancre. Et 
combien d'autres bagatelles du même genre 
s'unissent pour vous tourmenter ? Une vague 
franchit le plat-bord et vient rafraîchir votre 
sommeil ou tremper les feuilles de votre livre ; 
un lourdaud, qui se hâte de changer les voiles, 
s'assied sur votre joue, tandis que les souliers 
ferrés d'un autre vous écrasent les orteils. Ami 
lecteur, Dieu vous garde de passer trois longues 
journées à louvoyer ! 

Août, 8. 

De la rivière du Loup nous traversons au 
pot à l'Eau-de-Vie. Accoutumés depuis six 
semaines à un vaste horizon, le fleuve nous 



9M 1^ Gaspésie 



pamt éjtxQit, quoiqu^il ait ici sept lieues (}^ luf- 
gear. Le spir, nous jetpns l'wcre à lit pc^nt^ 
aux Pins. Demain matin, nous arrêterons à 
Grosse-Isle. 

Août 9, 4 heures du malin. 

Le bmit des chaînes, qui se déroulent lorsqiiie 
l'ancre tombe à Teau, fait ^âter le lever des 
plus paresseux. Arrivas à Qrosserlsle^ noiis 
attendons la visite de l'ofiSlcier de santé, Yers 
six heure^s, a. m., paraît une chaloupe à pavillon 
jauner et gouvernée par un homme au, visage 
long, blême et ombragé d*épais favorîi^- Avec 
ce teint et cette figure, on le prendrait pour 1^ 
fièvre jaune elle-même, s'il n'était bep.ucoup 
plus courtois. Ayant reconnu monseigneur de 
Sidyme, le docteur P. s'eçipresse de lui offrir 
sa chaloupe et l'invite à descendre à terre pont 
visiter la chapelle et le missionnaire. 

Déclarés sains de corps par messieurs les. 
médecins, nous faisons route vers le terme du 



£a Ga$p4sie 29# 



voydgç, et vers 4 heures la Sara entre dans le 
bafii^in de Québec. Sa £a.ible artillerie salue la 
cajûtale du Bas-Cauada ; le paviilou des jours 
soleuuels est étendu sur le pout pour être hissé 
au çr^d mât ; en se déployant, il enveloppe 
dans ses longs replis le bréviaire du curé de 
Saiut'Isidore et le lance par-dessus le plat-bord, 
Sonune toute : voilà la seule perte que nous 
ayons faite dans tout le cours du voyage ; cet 
accident est même bientôt réparé, car, grâces à 
la libéralité de monseigneur de Sidyme, le livre 
au teint bâlé, au couvert battu de la tempête» 
aux feuilles jaunies par l'eau de la mer, est 
remplacé par quatre beaux volumes, brillants 
de jeunesse, de force et de santé ! 

Yoilà doBo Qiiébee, le lion du nord, assis en 
roi sur son rocher escarpé, dominant les eaux 
du grand fleuve, et environné de ses riches et 
riantes campagnes. Dans le cours de notre 
'wyS'get la nature ne nous a rien offert de si 
magnifique. 



296 La Gaspésie 

A l'entrée de la rivière Saint-Charles, la Sara 
est visitée par l'officier de santé, par un em- 
ployé de la douane et par le capitaine du port ; 
munis de leur permission, nous nous dirigeons 
vers le quai que nous quittions, il y a environ 
sept semaines. Et le groupe d'amis que nous 
y laissâmes est encore là, environné d'une foule 
considérable de citoyens, venus pour saluer 
l'évêque de Sidyme. 

— " Montez, messieurs ; montez ; " nous crie- 
t-on. — Mais comment arriver jusque-là. Notre 
goélette est échouée à deux brasses du quai et 
à quinze pieds au-dessous de la plate-forme. 

Cependant on fait glisser sur le gaillard une 
longue échelle, dont nous sommes invités à 
nous servir. De notre côté, nous tenons con- 
seil au pied du grand mât : — *' Yoilà nos amis 
qui nous attendent là haut ; monterons nous au 
moyen de l'échelle tremblante et brisée que 
voici ? Qu'en dites-vous, messieurs ? " 



La Gaspésie 297 



— " Non," répond Tun ; " nous sommes partis 
leurs égaux ; nous ne ramperons point pour 
remonter vers eux." — " Et pourquoi non ? c'est 
le plus court chemin." — " Vous êtes bien 
pressés ; moi, je ne monterai pas, car il fait si 
noir, que d'ici en haut, je ne pourrai mettre la 
main sur un seul échelon." — Or le préopinant 
a la vue si basse, qu'il n'y verrait goutte, même 
en plein jour. — " Point d'échelle ! point d'é» 
chelle!" s'écrie M. F., qui a une aversion 
profonde pour les échelles, depuis la mauvaise 
nuit passée au pied de la grande échelle, près 
du ruisseau à Manon. 

Le poids de ce grave personnage, jeté dans 
la balance, la fait pencher vers la négative. — 
" Ça ne fera pas comme ça," observe le capi- 
taine Y. ; '' mettez la chaloupe à l'eau : allons, 
Benne, entends-tu? Voyons, Moyse, mon gar- 
çon ; bordez les rames ; faites ça comme il faut, 
devant le monde." — La chaloupe est préparée, 
et elle nous conduit à un point du rivage, où 



298 La Oa$péne 



nous pouvons débarquer en observant tontes 
les règles de la bienséance. 

Adien! adien! légère Sara. Sur ton bord^ 
f ai passé des jours agréables ; accepte en m^ 
tour mes meilleurs souhaits. Que la main de 
Constant Y. te soit propice ! Puissent les 
tempêtes respecter ta forme si élégante et si 
coquette ! Fuisse-tu, parée de ta robe blanche, 
sillonner la mer x>6ndant de longues années ! 
f e retoQurne vers mes bois ; adieu pour la der- 
mère ibis. 



Deux ans après ce voyi^e, la Sara^ gréée è 
neuf et fournie de voiles plus grandes que les 
premières, partait de Québec pour le golfe de 
Saint-Laurent. Une violente tempête la sbt- 
prit sur les cotes du Labrador, et la jetaati 
rivage, où elle fut complètement brisée^